LA GALLURA: SANCTUAIRES ET BANDITS

par Emanuel Domenech

Bergers et bandits. Souvenirs d’un voyage en Sardaigne

Paris 1867

Dentu, Libraire-Editeur, Palais-Royal 17 et 19 (Galerie d’Orleans)

en italien: 

par Roberto Gamboni
La province de la Gallura, baignée sur trois cotés par la mer, occupe la région la plus septentrionale de l’île; son nom, je crois, est d’origine serbe; son climat est beau, sain; ses montagnes rafraîchissent l’atmosphère; son air est salubre et doux, excepte à l’époque de l’intempérie; sa population est aimable, généreuse et patriarcale au suprême degré. Quand un étranger reçoit l’hospitalité dans une famille, la maîtresse de maison lui présente une fleur sur le seuil de sa porte.
Philippine de La Marmora - Tempio, 1860
Les femmes de la Gallura sont célèbres par leurs talents d’improvisatrices. Leur costume est très- élégant, et, même celui de bergères, ‒ très-nombreuses dans cette province, ‒ ne manque pas de richesse et d’originalité.
Philippine de La Marmora - Quartier des Tempio, 1860
Luciano Baldassarre - Bergère de Gallura, 1841
La culture des plantes céréales, de la vigne et des arbres fruitiers, très-estimée dans la Gallura, constitue pourtant moins la richesse du pays que l’élevage des chevaux, des bœufs, des moutons, des chèvres et des cochons; aussi, c’est dans cette province que la vie pastorale est la plus commune et plus primitive, j’allais dire biblique, dans son organisme social. J’en donnerai bientôt un aperçu.
Pittaluga-Levilly, Fermier de Tempiese, 1826
Pittaluga-Levilly, berger de Gallura, 1826
Au milieu des solitudes de cette province s’élève le Monte Santo, au pied duquel est aussi le village de Logo Santo qui peut se comparer à la Mecque des Gallureses. Ce sanctuaire date du treizième siècle.

La tradition raconte qu’à cette époque deux frères franciscains vinrent de Jerusalem, conduit par une vision, à la recherche des reliques de saint Nicolas et de saint Trano, anachorètes, martyrisés en cet endroit, en 362. Les reliques découvertes, trois églises, deux en l’honneur des deux saints, et la troisième dédiée à la sainte Vierge, furent construites sur l’emplacement désigné par les deux moines. Il se bâtirent eux-mêmes un couvent, autour duquel s’établit le village de Logo Santo.

par Aurelio Candido
Lors de la fête de ce sanctuaire et de celui, ‒ non moins vénéré, ‒ de Sainte-Marie d’Arsachena, également près de la vallée de la Liscia, l’assemblée des pèlerins se livre à des danses accompagnées de chants et de musiques qui rappellent les rites des cérémonies religieuses hébraïques et orientales. Cela n’empêche pas les pieux pèlerins de tuer de temps à autres quelques carabiniers et autres soldats du roi, venus à la fête pour garantir l’ordre public.
coll. Francesco Cossu - fête d'Arzachena
Luciano Baldassarre - danse ronde, 1841
Ce pays, il est vrai, ne jouit pas seulement d’une nature de plus romantiques, il possède en outre une quantité raisonnable de bandits, assez disposés à mettre la main sur la propriété d’autrui et le poignard dans le cœur, soit d’un ennemi, soit d’un homme embarrassant.
Giuseppe Cominotti - Salut Tempiese, 1825
Néanmoins, les bandits sardes, en général, et ceux de la Gallura en particulier, sont loin de voler et de tuer tous les gens qu’ils rencontrent sur leur chemin. En attendant les détails que je donnerai plus loin sur cette honorable classe de la société, je vais citer quelques exemples de leur désintéressement et de leur abnégation.

Un touriste anglais, en traversant les montagnes de Tempio à Longone tomba une escouade de cinq ou six bandits armés jusqu’aux dents qui, voyant qu’ils avaient affaire à un étranger, le prièrent de se laisser escorter par eux pour qu’il ne lui arrivât pas de malheur en chemin. Refuser était impossible, et la cavalcade se mit en route.

Lorenzo Pedrone - Berger de Gallura, vers 1841
Après avoir chevauché pendant trois heures dans une forêt, par des sentiers peu frayés, les bandits s’arrêtèrent brusquement, parlèrent à voix basse et l’un d’eux se séparant de ses collègues disparut derrière les arbres de la forêt. L’Anglais commençait à trouver sa position tant soit peu critique, lorsque apercevant tout à coup, à travers un espace ouvert un autre groupe de bandits, il comprit ce dont il s’agissait.

Son escorte était arrivée à l’extrême limite du théâtre de ses exploits; de l’autre côté se trouvait une bande d’ennemis mortels contre lesquels on guerroyait sans cesse. L’homme disparu parlementait, un drapeau blanc à la main. La conférence se termina pacifiquement. La première escorte quitta l’Anglais en lui faisant mille souhaits de bon voyage; celui-ci traversa le terrain neutre et fut conduit à destination, par le second groupe de bandits, avec toutes sortes de déférences. Ni les uns, ni les autres ne lui réclamèrent une obole pour ses frais de nourriture et la peine qu’ils s’étaient donnée pour lui servir de guides, au risqué de leur vie.

par Aurelio Candido
par Antonio Concas
Une autre fois, une famille anglaise très-nombreuse, comme elles le sont ordinairement, suivait la même route, s’arrêtant très-fréquemment pour permettre à l’une des dames de croquer sur son album quelques lambeaux de paysage. Quand arriva le crépuscule, on était encore dans le bois, bien loin de Tempio. On se mit alors à la recherché d’une ferme ou d’une cabane quelconque pour y passer la nuit. Après des marches et contre-marches des plus fatigantes, la famille finit par découvrir une petite maison dans laquelle elle fut reçue avec cette hospitalité caractéristique des Sardes, et si vantée chez les Écossais, par ceux qui n’ont jamais mis les pieds en Écosse.
par Immacolata Ziccanu
La situation parut très-drôle; elle égaya surtout les jeunes misses qui riaient aux éclats; mais ces rires furent subitement interrompus par des cris d’hommes qui frappaient violemment à la porte et demandaient d’entrer. Leur refuser, c’étaient s’exposer à voir la porte s’enfoncer sous leurs coups. On ouvrit; les bandits armés de leurs fusils et de leurs poignards entrèrent et tombèrent sur les malles et les valises qui furent visitées minutieusement. Quelques-uns des membres de cette famille leur dirent dans le paroxysme de leur frayeur: «Prenez tout ce que vous voudrez, mais épargnez notre vie». A ce mots les bandits remirent leur butin dans les malles; puis, debout, appuyés sur le canon de leurs fusil: «Nous sommes des proscrits, répondirent-ils, mais les lois de l’honneur et de l’hospitalité nous sont sacrées». Sur ces paroles ils s’en allèrent, et les Anglais revenus de leur terreur achevèrent gaiement leur souper.

Mais comme ces bandits ne font jamais rien à moitié, ils revinrent bientôt avec leurs femmes et leurs enfants, en habits de fête, et se mirent à danser et chanter pour rassurer les Anglais, les égayer et leur faire trouver agréable leur séjour dans les montagnes de la Gallura.

Manca di Mores - Danse au son des launeddas, 1861-1876

SOURCES D’ILLUSTRATIONS

Dessins, peintures et lithographies du siècle XIX (certains sous-titres sont traduits librement)

Philippine de La Marmora, Tempio, 1860, IN Costumi ed abbigliamenti delle popolazioni nel Regno Sardo, 1860 (collezione Della Maria), IN www.consregsardegna.it/biblioteca.asp.

Philippine de la Marmora, “Zone de Tempio”, 1860, IN Costumi ed abbigliamenti delle popolazioni nel Regno Sardo, op. cit.

Luciano Baldassarre, “Bergère de la Gallura”, 1841, IN Luciano Baldassarre, Cenni sulla Sardegna, illustrati da 60 litografie in colore, Torino, Botta, 1841; Torino, Schiepatti, 1843 (rist. Archivio fotografico sardo, 1986, 2003).

Alessio Pittaluga, Cultivateur Templois, 1826, IN Royaume de Sardaigne dessiné sur les lieux. Costumes par A. Pittaluga [litographie gravée par Philead Salvator Levilly], Paris – P. Marino, Firenze – Antonio Campani, 1826, rist. Carlo Delfino 2012.

Alessio Pittaluga, Berger de la Gallura, 1826, IN Royaume de Sardaigne dessiné sur les lieux, op. cit.

Philippine de La Marmora, “L’ancienne église de N. Signora, près de la capitale de la Gallura”, 1854-1856, IN Luigi Piloni, Memorie sulla terra sarda: tempere inedite di Philippine de la Marmora (1854-1856), Cagliari, Fossataro, 1964.

Luciano Baldassarre, “Danse ronde”, 1841, IN Luciano Baldassarre, Cenni sulla Sardegna, illustrati da 60 litografie in colore, Torino, Botta, 1841; Torino, Schiepatti, 1843 (rist. Archivio fotografico sardo, 1986, 2003).

Giuseppe Cominotti, “Salut tempiese”, 1825, IN Francesco Alziator, La raccolta Cominotti: raccolta di costumi sardi della Biblioteca Universitaria di Cagliari, ed. De Luca 1963 e Zonza 1990.

Lorenzo Pedrone, “Berger de la Gallura”, 1841, IN Luciano Baldassarre, Cenni sulla Sardegna, illustrati da 60 litografie in colore, Torino, Botta, 1841; Torino, Schiepatti, 1843 (rist. Archivio fotografico sardo, 1986, 2003).

Manca di Mores, “Danser au son des launeddas”, ca 1861-1880, IN Simone Manca di Mores, Raccolta di costumi sardi, Cagliari, Della Torre, 1991.

Cartes postales et photos, fin du 19ème / début du 20ème siècle

coll. Francesco Cossu

Photos contemporaines

Roberto Gamboni – Flickr; par Aurelio Candido – Flickr; par Antonio Concas; par Immacolata Ziccanu – Flickr

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