TEMPIO

par Alberto La Marmora

Itinéraire de l’Ile de Sardaigne

 Turin 1860

Chez les Frères Bocca, Libraires du Roi

en italien: 

Après avoir dépassé ce pont, on entre dans un sol montueux, entièrement granitique, comme l’est presque toute la Gallura. De là on passe sous le village de Bortigiadas, qu’on laisse à gauche, et après une montée assez rapide on arrive à Tempio.

Cette ville, de fraîche date, est placée dans une espèce de plaine ondulée, au pied du gigantesque groupe du Mont Limbara; on l’appelait jadis Villa Templi et plus anciennement près de là se trouvait la station Romaine de Gemellas d’où est venu peut-être le mot de Gemini donné à cette région. Ce n’est que depuis une trentaine d’années que le village de Tempio fut mis, avec ceux d’Ozieri et de Nuoro, au rang des villes de la Sardaigne.

Il faut dire cependant que c’était déjà depuis bien longtemps le siège d’un évêque, de l’intendant de la province, d’un commandant militaire, et d’un tribunal local, et que malgré son nom de village on l’a toujours considéré depuis deux siècles comme le chef-lieu de toute la grande région de Gallura.

Les habitants de cette province passent pour les plus intelligents parmi les Sardes; ils ont plus de facilité pour certaines études, pour la poésie, et pour les chansons improvisées; on cite un Pes parmi leurs poètes les plus fameux. Leur langage se rapproche plus de l’Italien, que du Sarde, c’est-à-dire il tient du dialecte Corse, ce qui d’ailleurs est tout naturel, car jusqu’à ce jour, la Gallura, privée de ponts et de coules, communiquait plus difficilement avec lés autres provinces de l’île qu’avec la Corse, qui n’en est séparée que par un fort petit détroit.

J’ignore si depuis que les habitants de Tempio sont devenus citoyens d’une ville, ils ont conservé la mode de se vêtir qui leur était à peu près particulière; les femmes surtout avaient un costume remarquable que j’ai décrit et figuré dans la première partie de ce Voyage. J’ai également décrit et figuré dans cette même partie, la scène d’une réunion dé femmes pour carder la laine, dite Graminatorgiu, qui a un cachet tout particulier.

Cominotti-Gonin-Lallemand - Tempio, 1826-1839
Cominotti-Gonin-Lallemand - Graminatoggiu, 1826-1839
Tempio était renommé dans l’île à cause des fusils indigènes et même des armes blanches que l’on y fabriquait avec un soin tout particulier; mais depuis l’introduction des fusils étrangers à percussion et à double canon, la première de ces deux industries est tout à fait tombée; l’autre se soutient avec peine.
Giuseppe Sotgiu - Fucili di Tempio
coll. Luzzietti - Tempiesi, ca 1795-1805
Il y a maintenant dans cette ville un cabinet de lecture et un Casino, ainsi qu’un petit théâtre, bâti dans les années 1838-39 y avec deux rangs de loges et assez spacieux; on y joue quelquefois la comédie, soit en y appelant une troupe étrangère, soit parle moyen d’une société d’amateurs. Enfin, il y a aussi une Società filarmonica composée d’une vingtaine d’amateurs de musique; ils jouent spécialement à l’église et au théâtre; quelquefois ils ouvrent gratuitement leurs salons au public.

Les maisons de Tempio sont toutes construites en dalles, où plutôt en parallélogrammes allongés de granit, que l’on fend régulièrement avec des coins en fer; ces pièces sont posées une sur l’autre et à peine liées ensemble par un mortier fait d’une argile tenace, et fort rarement par de la chaux, car cette substance a coûté très-cher jusqu’à présent, puisqu’il a fallu la faire venir de fort loin à dos de cheval: en effet, les seuls endroits de toute la Gallura où la nature ait placé la pierre calcaire sont le promontoire de Figari et l’île de Tavolara; elle est excellente comme ciment, mais elle est éloignée de Tempio de 50 kilomètres, qu’il faut parcourir par des chemins affreux, jusqu’ici impraticables aux chariots et à peine bons pour les chevaux du pays. On tire aussi de la chaux de l’Anglona, ou plutôt du village de Sedini, mais elle est de qualité inférieure, et le transport en est encore difficile et coûteux. Au reste, les constructions dont il est question sont très-solides, seulement les maisons ne sont pas blanchies au dehors, ce qui serait peine perdue, car la chaux du badigeonnage ne fait pas prise sur le granit, et à la première grosse pluie tout est enlevé.

Cela fait que les maisons de Tempio présentent au dehors un aspect tout particulier, mais un peu massif; cet aspect massif, est augmenté par de lourds balcons en bois, qui surplombent dans les rues.

Ni la cathédrale, ni le palais de l’évêque, ni ceux des autres autorités n’offrent rien de remarquable; on cite quelques maisons par le seul fait qu’elles se distinguent un peu des autres. Le seul édifice qui donne dans l’œil, est la prison, bâtie en 1845; elle est capable de contenir quarante ou cinquante prisonniers.

Tempio est bien fourni d’eau; comme celle-ci traverse un sol purement granitique, elle ne s’imprègne pas de substances salines, et par conséquent elle est saine et excellente; ces sources viennent en grande partie du pied de la grande montagne voisine.

Antonio Concas - Cascata del Limbara
Antonio Concas - Torrente e cascata del Limbara
Cette masse granitique, dont la cime n’est éloignée de la ville que de huit kilomètres, et dont la base arrive presque à mes murs, constitue une chaîne dirigée à peu près de l’est à l’ouest, nommée M. Limbara; ses sommets dentelés prennent, lorsqu’on les voit de loin, les formes les plus bizarres.
by Antonio Concas
Parmi ces pyramides naturelles on distingue la cime du Giugantinu qui compte 1310 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la mer; plus loin vers l’est se trouve la Punta Balistreri, élevée de 9 mètres plus que celle du Giugantinu; mais cette dernière, par sa position m’a paru préférable pour y faire mes opérations trigonométriques.
Foto propria - a sinistra Punta Balistreri, a destra il Giogantinu
Giacomo Calvia - Giugantinu
C’est sur son sommet que pendant les quatorze années pendant lesquelles durèrent ces opérations dans l’île, j’ai fait de 12 à 15 ascensions, en y passant souvent deux ou trois nuits de suite, tapi dans une espèce de grotte naturelle qui se trouvait près de mon signal, et stationnant en ce lieu des jours entiers, dans l’espoir que les brouillards me permissent de voir au loin mes autres signaux. C’est pourquoi, après deux ou trois nuits passées sur ce rocher, je me suis vu plus d’une fois forcé de redescendre en ville, pour avoir épuisé toutes mes munitions de bouche, et tout disposé à recommencer la montée le lendemain après les avoir renouvelées.
Alessandro Penduzzu  - Giogantinu
Salvatore Carta - Vista da Ozieri
Ceci me rappelle que dans une de ces courses que je fis de Tempio au Giugantinu, je logeai chez les frères des Écoles Pies, dits Scolopes, qui m’avaient donné l’hospitalité, et qu’après-deux jours et deux nuits passés infructueusement sur cette cime, je rentrai au couvent tout juste au moment où les bons pères se mettaient à table; je pris place avec eux au réfectoire, plein d’appétit, mais de fort mauvaise humeur pour les contrariétés atmosphériques que j’avais éprouvées.

Pendant le commencement du repas un des jeunes laïques monta sur une chaire pour faire la lecture, et bientôt j’entendis ces paroles du Nouveau Testament attribuées à S. Pierre: “Per totam noctem laborantes, nihil cepimus” (S. Luc, chap. V, vers. 5).

Ce cas étant précisément le mien, ma mauvaise humeur se dissipa, et je partis d’un grand éclat de rire qui fut partagé par mes graves commensaux auxquels j’avais fait part de l’insuccès de ma course.

Scuole Pie o collegio dei padri Scolopi di Tempio
Le lendemain je retournai à ma station avec de nouvelles provisions; je fus plus heureux, car je pus enfin terminer ma besogne.
Salvatore Solinas -  Alba sul Limbara
A. La Marmora - Carta di triangolazione, 1835-1838
De la cime du Giugantinu on voit à ses pieds toute la Gallura, et au loin la Corse méridionale, avec tout le canal qui sépare cette île de celle de la Sardaigne; vers le sud on découvre une grande partie de celle dernière, et vers l’ouest l’Anglona, la Nurra et l’île de l’Asinara.

J’ai souvent essayé de découvrir, au lever du soleil, la côte et les monts de l’Italie, mais ce fui en vain; tout ce que je pus apercevoir vers l’est, ce fut l’îlot de Monte Cristo.

C’est dans les rochers élèves du M. Limbara qu’habitaient les anciens peuples dits Balari, nom qui, d’après les auteurs, voudrait dire fugitifs.

Matteo Aisoni - Vista della Corsica dal Limbara
Matteo Aisoni - Vista dal Limbara fino all'isola di Montecristo
Matteo Aisoni - Il mare visto dal Limbara
Salvatore Solinas - Limbara: vista dal Limbara del tramonto sull'Asinara

SOURCES D’ILLUSTRATIONS

Cartes, dessins, peintures et lithographies du siècle XIX

Bartolomeo Pinelli, Costumes de Tempio, ca 1828, IN Raccolta di costumi italiani i più interessanti disegnati ed incisi da Bartolomeo Pinelli nell’anno 1828.

Giuseppe Cominotti e Enrico Gonin [dessin], A.J. Lallemand [gravure], Vêtements sardes en série – Tempio, ca 1826-1839, IN Alberto Della Marmora, Voyage en Sardaigne, ou Description statistique, phisique… Atlas de la première partie, 1. ed. Paris, Delaforest 1826; 2. ed. Paris, Bertrand – Turin, Bocca,1839.

Giuseppe Cominotti et Enrico Gonin [dessin], A.J. Lallemand [gravure], Graminatorgiu, ca 1826-1839, IN Alberto De La Marmora, Voyage en Sardaigne op. cit.

Fusils de Tempio, IN Giuseppe Sotgiu, I fucili di Tempio, Tempio, Accademia Popolare Gallurese G. Gabriel, 2012.

coll. Luzzietti, Tempiesi, ca 1795-1805, IN Francesco Alziator, La collezione Luzzietti: raccolta di costumi sardi della Biblioteca universitaria di Cagliari, De Luca 1963, Zonza 2007.

Alberto de La Marmora, Carte démonstrative de triangolazion 1835-1838, IN Alberto de La Marmora, Viaggio in Sardegna, a cura di Manlio Brigaglia, Nuoro, Archivio Fotografico Sardo, 1997.

Cartes postales et photos, fin du 19ème / début du 20ème siècle

Collection Erennio Pedroni, Gianfranco Serafino, Vittorio Ruggero – Tempio Pausania

Photos contemporaines

Antonio Concas – Flickr; Alessandro Penduzzu – Flickr; Salvatore Solinas – Flickr; Matteo Aisoni – Flickr; Salvatore Carta – Instagram; Giacomo Calvia

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