LA MADDALENA

par M. Valery

Bibliothécaire du Roi aux Palais de Versailles et de Trianon

Voyages en Corse, a l’ile d’Elbe, et en Sardaigne

Paris 1837

Librairie de L. Bourgeois-Maze, Editeur, Quai Voltaire, N. 23

en italien: 

coll. Antonio Frau
La colonie corse qui s’établit il y a environ un siècle à la Madeleine occupa d’abord le sommet, au point où se trouve aujourd’hui la petite église de la Trinité. Cette colonie s’accrut depuis des réfugiés fuyant la conscription de l’empire, et elle compte environ quinze cents habitants qui ont conservé la langue de leur première île. Ce point devint, lors du blocus continental, un vaste et riche entrepôt de marchandises anglaises.
Nello Anastasio - Archipel de La Maddalena
Il est impossible de n’être pas frappé de la propreté, de la bonne construction des maisons toutes blanchies à l’extérieur. Cette sorte de splendeur est due principalement au baron de Geneys, créateur de la marine sarde, commandant il y a une vingtaine d’années de la Madeleine, et véritable fondateur de la ville actuelle, tant il a contribué à l’accroître et à l’embellir.

L’île est à-peu-près inculte, à l’exception de quelques vignes qui donnent d’excellent vin et de très-bons raisins secs. Elle n’est guère habitée que par des familles de marins: aussi la population des femmes me parut-elle exorbitante, ces marins étant le plus souvent en course, et cinq à six cents se trouvant alors employés dans le port de Gênes.

portrait de Giorgio Des Geneys
coll. www.lamaddalena.info
Les marins très-habiles de la Madeleine ont fourni quelques hommes parvenus aux premiers grades, parmi lesquels les deux Millelire, le premier mort commandant de l’île, le second encore aujourd’hui directeur de l’arsenal de Gênes, ainsi que plusieurs autres officiers de mérite, tels que M. A. Zicavo, capitaine du port et commandant de marine à la Madeleine.
portrait de Domenico Milleire
L’église, assez belle pour un si petit port, était nouvellement peinte à cause de la visite prochaine de l’évêque. Cette église fut rebâtie par les soins du baron de Geneys, avec les offrandes volontaires des habitants. Les matériaux tirés de la presqu’île de la Testa, près de Longosardo, et de l’île Tavolara, étaient avec empressement transportés, aux jours de fêtes et de dimanches, par les femmes et les enfants. Cette joyeuse et touchante corvée paraît convenir aux mœurs religieuses de l’Italie, et c’est à-peu-près de la même manière que fut érigé le temple splendide consacré par Canova au lieu de sa naissance, et qui lui sert de tombeau.
par Patrick Nouhailler
coll. www.lamaddalena.info
Cette église d’une petite île infréquentée offrait encore, il y a peu d’années, les présents divers des deux premiers capitaines de terre et de mer qu’ait vus notre siècle: les chandeliers et la croix d’argent, avec un Christ doré , donnés par Nelson, et la bombe lancée de la main de Napoléon, de l’île Saint-Étienne, lorsque, commandant en second le bataillon des volontaires du Liamone, il faisait partie de l’expédition malheureuse dirigée en 1798 contre l’île de la Madeleine. Cette bombe fut pointée vide par Napoléon, qui voulut seulement effrayer les habitants, presque ses compatriotes; elle tomba paisiblement dans un tombeau au milieu de l’église abandonnée avec précipitation par les fidèles, qui ne manquèrent pas d’attribuer à la protection de sainte Madeleine, patronne de l’église et de l’île, le miracle de la chute inoffensive du projectile.

J’ai vu les chandeliers chez le procurateur de la fabrique, marchand de toiles, qui, pour plus de sûreté, les gardait dans sa boutique.

La bombe fut cédée en 1832, moyennant trente écus, à un Anglais, M. Creig, commis de la maison Mackinstosch de Glascow, établi à la Madeleine, où il faisait récolter sur les rochers le lichen verdâtre, appelé herba tramontana, que la chimie anglaise emploie avec succès, ainsi que les lichens de Corse, à la teinture. Un conseiller municipal avait négocié l’échange de la bombe, laquelle fut envoyée en Écosse à l’insu des habitants. Les trente écus devaient servir à l’acquisition d’une horloge dont la paroisse manquait encore.

par Antonio Frau - Le crucifix et le candélabre de Nelson
par Antonio Frau - socle candélabre, dédicace de Nelson
coll. Antonio Frau
Les deux grands donataires de la Madeleine n’ont point toutefois touché son sol. Nelson, qui laissait aller à terre ses officiers, ne voulait jamais quitter un instant son bord, et le corps d’armée de Napoléon fut repoussé. Cette carrière si glorieuse, ces innombrables victoires sur tant de lointains champs de bataille, devaient se trouver entre deux désastres: le petit et obscur échec de la Madeleine et l’immense revers de Waterloo.
Horatio Nelson, 1799
Antoine Jean Gros - Bonaparte, 1796

SOURCES D’ILLUSTRATIONS

Dessins, peintures et lithographies du siècle XIX

Lemuel Francis Abbott, Horatio Nelson, 1798

Antoine Jean Gros, Bonaparte au pont d’Arcole, 1796

Cartes postales et photos, fin du 19ème / début du 20ème siècle

Antonio Frau – La Maddalena; www.lamaddalena.info

Photos contemporaines

Nello Anastasio – Flickr; Patrick Nouhailler – Flickr

Le crucifix et les candélabres de Nelson, “Les bombes de Napoléon” au Palais de la Municipalité de La Maddalena: photos: courtoisie de Antonio Frau

© TOUS DROITS RÉSERVÉS