NOTE ÉDITORIALE

Le livre a connu deux éditions : la première en 1957, la seconde en 1965, cette dernière ayant été réimprimée à deux reprises. Gallura Tour possède les deux versions.

Des extraits de la seconde édition sont accessibles sur Books Livres ainsi que sur le site de la BNF (Bibliothèque nationale de France) – Gallica, tandis que la lecture intégrale est disponible à l’achat au format Epub auprès de FeniXX – Rééditions numériques des Livres Indisponibles du XXe siècle →.

L’acquisition des deux éditions (l’exemplaire imprimé de la première et l’Epub de la seconde) s’est révélée très utile. Bien que les différences soient peu nombreuses, elles méritent d’être signalées : à format identique, la seconde édition compte légèrement plus de pages, en raison d’un plus grand nombre de photographies (même si certaines images précieuses de la première édition ne s’y trouvent plus). Le texte présente quelques notes de bas de page – une de plus dans la seconde édition (celle relative à la toute jeune Costa Smeralda). Pour le reste, le texte des deux éditions est identique.

La présente édition proposée par Gallura Tour constitue, à bien des égards, une version nouvelle, unique et différente, fruit d’un travail éditorial rigoureux. Elle réunit les images des deux éditions précédentes (initialement placées en pages hors-texte), en les insérant à proximité immédiate des passages concernés. Ce choix a permis de supprimer les renvois internes du type « Fig. 1 », « Fig. 2 », etc., devenus superflus. De même, les rares notes de bas de page de l’original sont ici reprises entre parenthèses, dans le corps du texte.

Mais ce n’est pas tout : des corrections ont été apportées à certains toponymes, et certains mots ont été expliqués entre crochets, à la manière de notes. Enfin, comme on pourra le constater, la table des matières a été entièrement réorganisée et enrichie pour mieux orienter le lecteur à travers le contenu de l’ouvrage.

Les photographies du livre ont été complétées par d’autres images extérieures. Celles issues du livre sont clairement identifiées par des légendes spécifiques : en plus de celles de l’auteur, certaines portent la signature de deux photographes de renom — Yan, Toulouse (nom d’artiste de Jean Dieuzaide, originaire de Toulouse) et Claude Champinot (à qui l’on doit certaines des premières images de Mai 68 à Paris). La signature « Cl. Hébert-Stevens » reste encore à élucider.

LES DESSINS AU PINCEAU sont de AMANDINE DORÉ, la femme de l’écrivain

Copertina 1957

1. ed. 1957

Copertina ed. 1965

2. ed. 1965

Copertina 1957

2. ed. 1965

OLBIA, PORTE DE LA SARDAIGNE

Je ne retrouve quasi rien de la Civitavecchia que j’ai connue avant la dernière guerre. Cette ville chère au Père Labat et à Stendhal a été presque entièrement détruite par les bombardements, et ce qu’on en a relevé ne la distingue en rien de n’importe quelle cité moderne construite avec parcimonie. Seul, le vieux fort à créneaux, sur le port, à résisté aux obus et aux bombes aériennes.
En face, amarré au quai, nous attend le Lazio, un fin limier de haute mer, qui va nous conduire en Sardaigne. Par son flane ouvert j’y introduis moi-même la voiture, en compagnie de beaucoup d’autres rangées côte à côte et solidement fixées à l’entrepont. Le bateau est d’un luxe discret, avec un personnel stylé. La Tirrenia, sa compagnie, nous a réservé une vaste cabine où nous pourrions changer de lit deux ou trois fois dans la nuit. Habituée aux couples italiens qui ne voyagent jamais sans enfants et parents de tous degrés, elle nous a crus sans doute escortés d’une belle-mère et chargés de progéniture.
Il ne nous faut que dix heures pour arriver à Olbia où nous débarquons à six heures du matin. La petite ville est encore endormie, et nous ne rencontrerons quasi personne dans les rues, si ce n’est, à l’unique carre-four du Corso, l’agent de la circulation qui, n’ayant rien d’autre à faire, nous adresse de courtoises remontrances parce que nous avons brûlé un feu rouge. Dans ces cas-là nous ne connaissons plus un mot d’italien, et nous avons l’air si empotés qu’on nous laisse aller, en haussant les épaules.

Il n’y a quasi rien à voir dans ce bourg sans originalité, sauf l’église de San Simplicio, dans la rue du même nom, isolée sur un tertre et bien un peu fraichement restaurée; mais la patine, sur le granit de la région, ne tardera guère à lui rendre l’air médiéval qu’elle a perdu.
Elle est de très vieille époque, XI et XII siècles, et de ce style romano-pisan que nous retrouverons dans un grand nombre d’églises de l’île.
Le sort de la Sardaigne a été tout différent de celui de la Sicile. N’ayant jamais subi de tremblements de terre, elle avait gardé la plupart de ses monuments anciens, mais la négligence, au cours des siècles, les avait laissés se dégrader à tel point qu’il a fallu à la Sardaigne autonome, et qu’il lui faudra longtemps encore, un gros effort pour les remettre en état.
Elles sont presque toutes fort belles, d’une très noble simplicité, l’un des principaux attraits d’une île qui en a bien d’autres. Outre celles de Saccargia, de San Pietro de Sorres et de Nostra Signora de Tergu, isolées dans la campagne, des villes ou agglomérations comme Borutta, Porto Torres, Sassari, Santa Giusta, Sinis, Silanus en ont de remarquables, et l’on peut en voir d’autres presque aussi belles à Tratalias, à Fordongianus, à Siligo, etc. J’aurai l’occasion de parler de quelques-unes au cours des itinéraires que je donnerai ici, et je laisse aux fervents de l’art roman le plaisir de découvrir les autres par leurs propres moyens. (Note: Parmi les itinéraires capricieux que nous avons suivis dans cette île presque aussi grande que la Sicile, j’en ai choisi quelques-uns qui permettront de connaître les paysages, les villes et les monuments les plus intéressants. On pourrait ainsi visiter la Sardaigne, sans trop se presser, en quinze à vingt jours).

Quant à la cathédrale de Cagliari, la capitale, elle a été si soigneusement refaite par un architecte à la Viollet-le-Duc, qu’on ne peut vraiment plus la citer parmi les anciennes.

Les plus vénérables ont été construites par les Cisterciens de Citeaux envoyés par saint Bernard pour convertir les Sardes. Toutes portent les marques de leur origine bourguignonne, et ce n’est que peu à peu que l’influence pisane, avec le goût des arcades multipliées et des décorations incrustées, s’introduira dans ces constructions dont le plan général restera longtemps français.
La Sardaigne, d’autre part, n’a jamais eu de colonies grecques, si tant est que sa civilisation nouragique — dont je parlerai plus loin — n’ait rien de grec; mais il s’agit d’une période très primitive, antérieure aux premiers établissements des Grecs sur les côtes siciliennes. L’ile, peuplée à l’origine par des Ibères, a été conquise par les Carthaginois qui y ont laissé des traces, et est passée ensuite aux Romains. On n’y trouvera done aucun souvenir de la Grèce antique, mais par contre quelques ruines romaines sans intérêt. Les Arabes n’y ont fait que des descentes de pirates, et leur installation réelle n’a duré que vingt ans: ils en furent chassés par les Génois et les Pisans, animés contre les Sarra-sins par le pape Jean XVIII. Les quelques marques laissées par L’Islam ne peuvent donc être qu’indirectes. La suite, glorieuse, appartient à Citeaux et au grand art roman. Le gothique, la Renaissance, le barocco y sont de peu de valeur. Il semblerait que l’ile se fût toujours dérobée à leur influence, si cet éloignement ne s’expliquait par une tout autre raison: le climat dangereux du pays.

La Sardaigne, en effet, a été pendant des siècles et jusqu’au nôtre considérée comme un territoire infecté par son mauvais air, où régnait en permanence ce qu’on appelait les fièvres, c’est-à-dire la malaria. Les Romains, qui ont exploité bité les mines et le grenier sardes à plein rendement, n’occupaient que les parties du pays les plus salubres, ne se risquant pas volontiers à affronter un mal qui n’épargnait personne. Les peuples qui, après eux, ont régenté les Sardes ont suivi leur exemple. Leur ceinture de forteresses maritimes protégeait contre les attaques du dehors l’intérieur de l’île où le paysan, plus ou moins adapté à la maladie séculaire, continuait son labeur productif. Sans connaître l’anophèle et ses méfaits, il se garantissait contre lui en se couvrant le plus possible, jusqu’à la tête si bien enveloppée qu’on ne pouvait voir qu’une partie du visage. Ces précautions ont profondément marqué le costume sarde, celui des femmes surtout. Les causes ont disparu mais l’usage est resté. Il faut aussi chercher dans la malaria la raison principale du peu de densité de la population. A la fin du XIX siècle, avant les travaux d’assainissement, l’île n’avait pas un million d’habitants. Elle en a aujourd’hui près d’un million et demi, done augmentation d’un tiers depuis que le mal a été combattu.
C’est une grande victoire, car il sévissait encore dans toute sa force il n’y a pas plus d’un demi-siècle. En 1890, Gaston Vuillier, qui voyageait en Sardaigne, prenait les fièvres et était obligé de fuir le pays, pour sauver sa peau. Dans un Bædeker de 1903 que j’ai sous les yeux. on peut lire: La malaria rend l’île inhabitable pour les étrangers, à l’exceрtion des villes un peu considérables, de juillet à la fin d’octobre.

Il a fallu de grands travaux d’irrigation et les puissants moyens de lutte dont nous disposons aujourd’hui pour nettoyer le pays et le rendre à peu près partout habitable. Bien qu’ayant campé dans les champs n’importe où, nous n’avons jamais éprouvé la moindre atteinte de ce mal endémique. Comme nous ne sommes pas plus que d’autres immunisés contre le paludisme, je crois pouvoir affirmer qu’un voyage en Sardaigne ne présente aucun danger de ce genre.
Je me suis laissé dire qu’il en existait un autre les bandits; et nous avons appris, en effet, deux mois après notre séjour dans l’île, qu’un autocar de tourisme y avait été attaqué et les passagers dévalisés. Cette fois encore nous avons manqué un bel épisode de l’Aventure. Ces gens qui ne faisaient que passer ont eu plus de chance que nous pendant nos six semaines de vagabondage, avec campements en pleine campagne, loin de toute habitation. S’ils se sont laissé dévaliser, c’est sans doute pour ne pas avoir assez fréquenté les westerns de cinéma. Ils leur auraient appris qu’il faut toujours tirer le premier, sans sommation.

VERS PALAU (en passant par SAN PANTALEO)

Pour ne rien laisser derrière nous lorsque nous descendrons par courtes étapes vers Cagliari, nous partons vers le nord, en suivant la côte autant que les chemins nous le permettent. Ils ne sont pas très commodes de ce côté, bien que la Sardaigne ait en général d’excellentes routes. Mais on connaît mon goût pour les mauvaises, celles où la vie riveraine garde le plus de sincérité. Aussi abandonnerons-nous bientôt la principale pour suivre ce le, inconfortable, qui passe par San Pantaleo.
Dès notre sortie d’Olbia, nous sommes empoignés par le grand caractère agreste et pastoral du pays. Ce n’est pas du tout celui de la Sicile intérieure, cultivée jusque dans ses endroits les plus inaccessibles, et d’où l’arbre semble avoir été banni. Le paysage ici est fait de pâturages soigneusement clos de petits murs en pierre sèche, et semés de chênes-lièges tout ronds, sur un fond de montagne pastellisé par une fine brume. Plus encore que le sicilien, le paysan sarde a le sentiment de la propriété, et le traduit par ces murets patiemment élevés sur tout le territoire, jusque sur le flane des collines les plus arides. L’ile entière en est divisée en parcelles de toutes les formes géométriques, si bien fermées qu’il nous sera souvent très difficile d’y pénétrer avec la voiture pour établir notre campement. Ce que le Sarde a dû remuer de pierres pour affirmer sa possession du sol est incroyable; mais ce n’est, sans doute, qu’un jeu pour ces descendants des bâtisseurs nouragiques qui édifiaient en énormes blocs de roche leurs forteresses inébranlables. De la même tradition, sans doute, doivent provenir ces huttes d’abri qu’on appelle cuile, faites d’une base de grosses pierres posées en cercle, couvertes d’un toit conique en paille ou en roseaux, avec une seule ouverture dans le bas, par où l’on ne peut entrer qu’à quatre pattes. Il y en a un peu partout, principalement dans cette Gallura que nous parcourons aujourd’hui.
Le chemin, tout rose, revêtu du granit de la région, semble avoir été oublié par le temps, parcouru par des gens, bêtes et véhicules d’un autre âge. Nous n’y rencontrerons que des chariots à bœufs et des paysannes en vêtements noirs, la tête si bien emmitouflée dans leur châle qu’on ne voit plus que le nez et les yeux.

Amandine Doré

Dessin de Amandine Doré

Amandine Doré

Dessin de Amandine Doré

Presso San Pantaleo, verso Arzachena (Gallura)

Photo dans le livre: Vers San Pantaleo, près d’Arzachena – photo seulement 1ère éd. 1957

Ici, comme en Sicile, et pour les mêmes raisons, défensive contre les pirates et la malaria, il n’y a ni ferme ni maison de paysan. Il habite dans les bourgs, d’un aspect encore plus rustique que ceux de la Sicile intérieure. San Pantaleo, par exemple, n’est fait que de maisonnettes carrées, presque toutes sans étages, peintes de couleurs claires où domine le jaune, trouées de portes et de fenêtres sans cadre peint, sous un toit de tuiles rondes ou plates, sans patine. C’est d’une étrange pauvreté, plus encore d’imagination que de moyens.
Les villes elles-mêmes n’y échappent pas complètement et n’ont, pour la plupart, rien d’autre qui puisse arrêter le voyageur que leur situation presque toujours admirable, au faîte ou plus souvent dans un creux élevé de la colline. On n’y trouve que de rares monuments dignes d’intérêt. On sent bien qu’elles n’ont jamais été que des refuges de laboureurs et de pasteurs, et que leur noblesse, presque aussi pauvre, n’a jamais pu se faire bâtir les palazzi qui ornent les villes siciliennes. Telles qu’elles sont, cependant, elles font corps avec le terroir, et par là participent à la physionomie toute particulière de cette île trop peu connue.
Ce chemin de San Pantaleo longe en corniche une côte creusée de petites baies toutes bleues, hérissée de promontoires rocheux, la mer fleurie d’îlots d’un rose délicat; il s’engage ensuite à travers des chaos de granit bourrés dans les creux de lentisques et de genêts en fleur. La solitude et le silence de ce défilé et des campagnes qui s’étendent au-delà ont, pour celui qui vient de l’Italie surpeuplée et bruyante, quelque chose d’angoissant.

A Palau, petit bourg sans histoire, bâti sur une langue de sable, devant une baie magnifique, la patronne de la trattoria où nous déjeunons, pour nous inciter à demeurer plus longtemps dans ce patelin de 1.300 âmes, nous dit qu’il s’y trouve un dancing et qu’elle y va souvent. Comme je la considère, un peu interloqué par son âge et son aspect, elle agite les doigts en l’air avec un frémissement d’aile et me dit: Quand la vieille poule est cuite, elle est tendre!»
Son vin vaut ses propos, allègre et fruité, comme le sont presque tous ceux du pays, sans tricherie, parmi les meilleurs de l’Italie et de ses îles. Je ne saurais trop recommander celui de Nuragus, dans les Giare, au centre de l’île, mais il en est beaucoup d’autres toujours da pasto, comme je l’ai déjà dit qui peuvent vous revigorer les muscles et les méninges après les plus dures étapes.

Nous laissons notre voiture, avec tout son contenu, à la garde de cette vieille follette, et nous nous embarquons sur une lourde vedette à moteur quinteux, pour passer aux îles d’en face Maddalena et sa voisine Caprera, célèbre dans toute l’Italie par la demeure où se fixa pendant vingt-six ans, avec de nombreux intermèdes guerriers, la gloire de la nation, l’illustre Garibaldi, l’un des créateurs de l’unité italienne; l’homme aux mille statues de toutes les matières, aux dix mille rues et places, jusque dans le plus obscur village; une grande figure de pro-digieux aventurier, au plus beau sens du mot.

I Percorsi dei Viaggiatori - Palau
La Maddalena, primi 900 - coll. Tommaso Gamboni (Facebook)

LA MADDALENA – CAPRERA

Le petit port de Maddalena est équipé à la mesure de son trafic. Sur le quai, pour transporter les bagages, attend un tout petit åne pelucheux et triste, attelé à une plate-forme de planches sur roues. Elle n’a pas de compteur kilométrique, l’âne non plus. La course se paie au maître de l’âne, et le maître doit payer l’âne à coups de bâton. Je n’ai pas besoin de dire qu’Amandine a dévalisé le bar d’en face de tous ses bonbons en tubes pour en gaver cet infortuné baudet.

Pour nous rendre à Caprera, nous découvrons dans un coin de place un parking riservato alle vetture publiche, avec un grand P sur un disque, rouge, où figurent, seuls éléments, un fiacre de préhistoire, à capote de cuir crevassé, et un taxi qui se veut plus proche de notre temps mais qui ressemble tout de même à une chaise à porteurs, sans capot, sans roues visibles, haut et carré, une carrosserie de bricolage montée sur un tricycle à pétrole. Nous pourrions peut-être nous y loger en comprimant nos fesses, mais nous ne tenons guère à nous enfermer dans cette boîte instable. En dépit des hésitations d’Amandine à se faire traîner par une pauvre bête réduite en esclavage (sic), nous élisons le fiacre où nous pourrons au moins respirer, et sans trop de risque. Une nouvelle provision de caramelle, dans un autre bar, consolera peut-être notre dada de sa cruelle servitude.

Une digue de quelque cinq cents mètres relie Maddalena, que nous ne faisons qu’effleurer, à Caprera. La route est effroyable, criblée de nids de poule où notre fiacre bascule en faisant jaillir la boue, car il a plu la nuit dernière. Aujourd’hui, Caprera s’ombrage sous les parasols de ses pins et embaume de tous ses genêts qui se dorent au soleil. Des bloes de granit sculptés par les pluies et le vent en bestiaire du miocène émergent de grosses touffes de rosiers sauvages à petites corolles blanches.

Amandine Doré

Photo dans le livre, 1ère et 2ème édition (1957 e 1965)

[La maison de Garibaldi]

La Casa del Eroe apparait bientôt au sommet d’une accumulation de lourdes roches où poussent des pins et des agaves. Le chemin qui y monte est si ardu qu’Amandine fait arrêter la voiture, ou plutôt le cheval, à l’ombre d’un arbre; et nous montons à pied, suivis du cocher, non qu’il craigne que nous ne nous évadions dans le maquis sans payer la course, mais par conscience professionnelle. Il nous attendra, pendant notre visite, dans la salle de garde des marins, car ce lieu saint est jalousement gardé par la Marine de l’État.

C’est en 1856 que Garibaldi, alors âgé de quarante-neuf ans, déjà célèbre comme patriote résolu, s’en vint de Nice, encore italienne, sur son cutter L’Emma, s’installer définitivement à Caprera. Il amenait avec lui une petite maison démontable, en sapin, qu’on a conservée pieusement et qui se trouve dans la cour d’entrée de la Casa Bianca, la Maison Blanche. Un héritage que lui laisse son frère Félix lui permet bientôt de construire celle-ci et d’agrandir sa terre; mais il ne mène pas longtemps la vie tranquille d’un paysan.

On sait quels exploits l’entraînèrent loin de chez lui conquête des Deux-Siciles, de Palerme à Naples, unification de l’Italie, quelques autres bagarres dont il ne pouvait se passer, et finalement campagne de France, à nos côtés, pendant la guerre de 1870, où il se met au service de notre République toute neuve, avec vingt mille volontaires italiens, et commande, déjà vieux et usé, cette Armée des Vosges qui retarda l’avance des Prussiens. Ce n’est donc pas seulement un grand homme italien mais un grand ami de notre pays.

Je dois dire toutefois qu’il est mort sur un lit de camp qu’il avait fait installer devant sa fenêtre d’où l’on découvre la pointe de Bonifacio, afin de voir, à son dernier soupir, cette Corse qu’il a toujours rêvé d’unir à l’Italie. Sa gratitude envers la France, qui l’avait aidé dans son œuvre d’unité nationale, lui interdisait de revendiquer cette île qu’il jugeait appartenir à son pays. Les Corses, à juste titre, ne le lui ont jamais pardonné.

Ce lit n’en est pas moins très émouvant, enfermé tout entier dans une grande vitrine à quatre pans, avec ses draps froissés, sa courtepointe ouvragée, ses montants de fer qui supportent des tringles d’où pendent des rideaux de coton blanc. Il semble que le poids de la tête soit encore imprimé dans l’oreiller. Non loin de cette couchette d’éternel combattant, le bloc d’un calendrier accroché à la muraille porte la date suprême : Venerdi 2 giugno 1882. Sur ce dernier feuillet découvert, une main pieuse, sans doute celle de sa seconde femme, Francesca, a écrit au crayon Ore 6.20 Antim. A 6 h 20 du matin.

La grande maison blanche est bourrée de souvenirs héroïques et de cadeaux envoyés au Général, de toutes les parties du monde, un glorieux bric-à-brac de couronnes de laurier, d’armes de parade et d’objets hétéroclites parmi lesquels je découvre, avec l’instinct pervers qui me porte vers les adorables horreurs, un paysage sous vitrine, fait tout entier en liège, et qui représente Solferino, ce village mantouan où les Français de Napoléon III vainquirent les Autrichiens.

On voit par ailleurs un tas de choses qui nous évoquent ce vieux fauve devenu agriculteur, jusqu’à ses outils de bricolage, car il lui était impossible de rester inactif. Dans une sorte de hangar indépendant des deux maisons, on a remisé les deux bateaux dont le vieux conquérant se servait pour la pêche, la promenade, et pour aller porter au marché de Maddalena les produits de sa terre, car il allait lui-même y vendre ses melons réputés dans tout le pays. Je ne peux pas m’imaginer que, même dans ce rôle de maraîcher, il n’ait conservé sa haute physionomie de corsaire. C’était, jusque dans sa vieillesse, un des plus beaux hommes d’une race qui en a des milliers. Avec sa face de chef et ses longs cheveux tombant sur ses épaules, il avait quelque chose de léonin.

Un marin nous conduit jusqu’à sa tombe, deux blocs de granit à peine dégrossis, en forme de sarcophage dont le couvercle porte le seul nom, Garibaldi, gravé dans la pierre. Ases côtés reposent sa seconde femme et quatre de ses enfants. Devant la sépulture du grand aventurier veille jour et nuit, un soldat au port d’arme. L’Italie sait honorer ses grands hommes avec une fidélité qui ne cède pas à l’habitude. A Ravenne, au-dessus de la tombe de Dante, une lampe à huile, comme dans les églises, brûle sans jamais s’éteindre depuis que gît, à cet endroit, la sainte dépouille de l’Altissimo poeta.

by McGrigor
coll. Antonio Frau
coll. Antonio Frau
coll. Antonio Frau
Tomba Garibaldi, coll. Luisa Deiana - Facebook
by Gianni Careddu

LA GALLURA – LE COSTUME SARDE

Santa Teresa di Gallura

Nous sommes revenus à Maddalena, au fond du fiacre; sous une pluie torrentielle qui crépitait sur la capote et suintait au travers. Comme nous la recevions tout de même sur les jambes, le cocher a tendu un vieux morceau de voile marine entre la capote et son siège, en sorte que nous avons fait le chemin sans plus rien voir, plongés dans des ténèbres sentimentales.

Le soleil balaie les nuages pendant la traversée vers Palau où nous retrouverons la voiture lavée par les averses, seule occasion pour elle de faire sa toilette. Sur les routes sans goudron, elle sera parfois si bien enduite de poussière ou de boue qu’il serait impossible de deviner sa couleur.

Le ciel redevenu menaçant, nous décidons d’aller coucher à S. Teresa Gallura, à l’extrême pointe nord de l’île. Les rares paysans que nous rencontrons sont armés d’un énorme parapluie de coton bleu à raies roses, qu’ils portent sur le dos à la manière d’un fusil. La bandoulière est faite d’une grosse ficelle attachée au bâton de pointe et au manche, assez lâche pour pouvoir passer sur la poitrine. On la détache de la poignée quand on ouvre l’appareil; elle pend alors au travers du dôme, avec une large bouc le dans le bas. Les femmes s’abritent sous une grande pièce de tissu noir, qui ressemble à une ample jupe posée sur la tête. Les fardeaux qu’elles y placent, bottes de fourrage ou de roseaux, leur servent de parapluie.

Nous échouons, à S. Teresa, dans un hôtel tout neuf, édifié sur une terrasse de roche, près d’une vieille tour de guet bâtie en fortin, devant un vaste paysage de mer, de baies et de plages désertes, au sable rose. Il faut croire que nous essuyons les plâtres de ce nouveau-né, car s’il nous offre une salle de bains mirifique, avec tous les éléments de l’hygiène moderne, il ne sort pas une goutte d’eau de ses quelque dix robinets chromés, à eau chaude et à eau froide, si j’en crois les capsules de faïence. (Note ed. 1965. Il va de soi qu’il ya de bons et de très bons hôtels en Sardaigne, même dans les petites villes, mais il n’est pas de mon rôle de les signaler au lecteur :il trouvera tout ce la dans les guides imprimés. Mes séjours dans les palaces auraient eu beaucoup moins de saveur anecdotique que mes nuités dans des auberges de rencontre. Ce qu’on appelle l’industrie hôtelière se développe d’aillleurs de jour en jour sur les côtes et même dans l’intérieur. En ces derniers temps Karim Aga Khan s’est épris de cette île qui le mérite bien et y a fait construire des hôtels sympathiques et même une jetée pour abriter les yachts de plaisance).

Les sonneries ne fonctionnent pas plus, et à nos appels lancés du haut de l’escalier, un garçon crasseux finit par nous apporter un petit broc d’eau tiède où il y en a tout juste assez pour se débarbouiller le nez et les joues. Le repas sera au diapason, sauf que l’eau y abonde, dans les plats. Notre letto matrimoniale, au matelas de caoutchouc, odeur comprise, a des oreillers gonflés à la pompe à air, où notre tête rebondit au moindre contact, comme un ballon de football. De peur qu’ils nous éclatent sous l’occiput, nous les jetons à terre ils font plusieurs sauts à travers la chambre, et quand ils ont terminé leur course, ils se dandinent encore sur leur rotondité.

« Il vaudrait encore mieux camper sous la pluie », me dit Amandine; « au moins aurions-nous de l’eau à discrétion »!

 

Amandine Doré

Dessin de Amandine Doré

Hotel Esit in costruzione - Santa Teresa Gallura, architetto Vico Mossa

L’hôtel Esit, où l’écrivain T’Serstevens a séjourné avec sa femme Amandine, en cours de construction.

AGGIUS

Aggius s’anime de bleus, de roses et d’orangés, sur un fond de verdure pâle et de rochers mauves. Il était célèbre, il y a trente ans, par la magnificence de ses costumes, parmi les plus beaux de l’île. En nous y promenant à pied nous ne rencontrerons qu’une seule femme, et vieille, qui soit encore vêtue de leurs vagues rudiments. D’autres bourgades, au cours de notre voyage, nous en offriront une moisson, sur la presque totalité des femmes, mais ce ne seront, là aussi, que de pauvres restes des anciennes splendeurs. II en est ainsi dans toute la Sardaigne, en dépit de ce que peut présenter, en belles images coloriées, une publicité qui n’hésite pas devant les plus alléchants mensonges. Elle nous offre comme visibles en tous lieux, au cours de la plus hâtive randonnée dans l’île, des vêtements fastueux qui ne se portent plus que dans des circonstances exceptionnelles, tirés de l’oubli, le plus souvent, par une bourgeoisie qui s’en amuse et pose volontiers pour les photographes officiels et privés.

Le Tourisme, pour attirer la clientèle italienne et étrangère, fait de temps à autre sortir des coffres familiaux ces costumes de jadis, pour des cavalcades et autres cérémonies folkloriques. Nous avons, à Cagliari, assisté à une de ces démonstrations rétrospectives, et nous avons pu constater combien la foule est imbue de pareilles mascarades. Nous en avons fui une autre à Sassari, ne trouvant aucun plaisir à voir défiler en cortège, ou entre des estrades payantes, des spécimens pour musées ethnographiques, que nous n’avions aucune chance de rencontrer sur nos chemins.

Le costume régional, aussi beau soit-il, ne vaut que s’il est porté quotidiennement, tel que j’ai pu le voir, il n’y a pas plus de vingt ans, et dans toute sa magnificence de conte de fées, sur les marchés de la Macédoine yougoslave, où l’on n’en trouve plus, comme ici, que les rudiments Et s’il s’agit d’un vêtement de fête, encore faut-il qu’il soit porté naturellement et non dans des exhibitions à l’usage des touristes.

S’il disparaît peu à peu dans le monde entier, cela tient à des causes économiques et psychologiques dont on peut déplorer les résultats mais contre lesquelles il n’y a rien à faire. Il fait partie de ce grand art populaire que le développement de l’industrie, les besoins artificiels, la pénétration de l’esprit des villes dans les lieux les plus retirés, anéantiront bientôt jusqu’à la racine et relégueront dans les vitrines des musées. C’est déjà fait pour notre France, pour la plupart des pays d’Europe, pour tous ceux qu’elle touche; ce sera bientôt fait pour l’Asie, pour l’Afrique, pour le globe entier. Comment la Sardaigne, île d’un pays où il n’en reste quasi plus rien, échapperait-elle au sort commun? J’ai assez exprimé ici la passion que je voue à l’art populaire pour qu’on soit persuadé que je m’en attriste autant et plus que beaucoup d’autres, mais, je le répète, aucun essai de résurrection n’aboutira, car il s’agit d’une floraison instinctive et non d’un produit de culture forcée.

On peut donc s’en rapporter pleinement aux dessins et aux photographies que nous donnerons ici, Amandine Doré et moi, des derniers aspects sincères du costume sarde. Ils ont été pris sur le vif, au hasard des rencontres, au cours d’une exploration complète de l’ile. Pas un seul n’est sorti d’une armoire pour figurer sur un album ou une pellicule. J’ai dit plus haut combien je réprouve, dans les livres de voyage comme dans les films documentaires, tout ce qui n’est pas la vérité quotidienne, la description et les images scrupuleuses, sans aucun artifice, d’un peuple, de ses costumes et de ses vêtements. On peut donc penser qu’en aucun cas nous n’aurions consenti à donner la plus petite figuration qui ne fût réelle, sans aucun enjolivement.

Aggius

Aggius – photos de la 1ère et 2ème édition

Amandine Doré - Aggius

Dessin de Amandine Doré

VERS SASSARI

Tempio, moins suspendu que les autres bourgs de la Gallura, s’étale sur un gradin de colline, au pied du massif des Limbara, la plus haute chaîne sarde après celle des Gennargentu, dans le Centre. Le beau granit Gennarger mordoré dont il est entièrement bâti le sauve de la banalité. Je n’en retiens cependant que l’oratoire de la cathédrale, l’intérieur surtout, avec ses arcs de voûte très saillants, en granit grumeleux, qui lui donnent l’air d’une grange pour les récoltes bibliques. Nous nous sommes promenés longtemps dans cette petite ville sans rencontrer un seul exemplaire du beau costume féminin, à mante noire et mantille de dentelle, mis en vedette par les prospectus. Ils existent certainement, puisqu’on les voit les jours de cavalcade officielle, mais dans quelles penderies, dans quels tiroirs sont-ils enfermés?
Près de Perfugas, la petite église de San Giorgio a l’humilité d’une chapelle romane, bien qu’elle soit plus près de nous dans le temps; mais la tradition et la matière ont imposé les formes aux bâtisseurs. Le roman-pisan se retrouve, non loin de Bulzi, dans un vallon écarté, avec San Pietro delle Imagini dont la façade à assises blanches et noires est bien un peu trop neuve mais se patinera sous la pluie. Si elle tombe tous les jours comme aujourd’hui, ce sera vite fait.
Nous sommes ici dans l’Anglona, région calcaire dont les rochers prennent des formes extravagantes. On rencontrera près de Castel Sardo un éléphant qui semble s’être installé au bord de la route pour servir de cible aux objectifs. Nous reviendrons tout exprès, un jour de beau temps, pour le photographier; mais un paysan que nous trouvons assis sur une borne, à l’ombre de la trompe, nous dit, avec autant de fierté que s’il était le cornac, qu’il n’est pas un seul touriste qui ne s’arrête pour faire comme nous. Aussi renonçons-nous à le mettre dans notre ménagerie rupestre où figureront bientôt un bison capté près de Budduso et un aigle, près d’Orotelli.

C’est à Sedini, toujours vers l’ouest, qu’on pourra voir les plus curieuses de ces formations calcaires. Comme elles forment parfois des voûtes ou des encorbellements naturels, les gens de la bourgade y ont installé des maisons, mi-roche, mi-muraille, qu’on appelle ici domus de janas. Il en est une, d’un pittoresque à la Bosch, en plein centre du patelin, coiffée d’une calotte de pierre, plate comme une crêpe, et qui fait visière au front de la façade; et tout un quartier, près du cimetière, creusé dans une sorte de falaise. Cela correspond somme toute aux cuevas de l’Andalousie et aux demeures troglodytes des Baux-de-Provence.
Nous ferons escale à Castel Sardo et nous y reviendrons deux fois, tant cette vieille cité génoise a de quoi retenir le passant. Autre chose est de s’y loger, mais on pourra le faire à Sassari, qui n’est guère loin, quelque quarante kilomètres de bonne route. Il y a bien une locanda où l’on pourrait s’abriter entre quatre murs de chaux, mais il serait difficile d’amener la tenancière à cuisiner n’importe quoi.
C’est un vieux castel d’un Doria de Gênes, juché au faîte d’un promontoire en presqu’île, et qui peu à peu est devenu un bourg, agrippé comme il l’a pu sur les pentes abruptes. Ce qui n’est pas salite (Note. Ruelles escarpées) est escaliers, et l’on bute quelquefois contre le fond d’une impasse qui se trouve être la cour d’une maison. De petites places s’ouvrent en balcon vers toute la côte, est et ouest, avec des fuites de montagnes qui rappellent la Corse voisine. Je ne sais trop vers quelles époques les Maures ont effectué des descentes sur ce point du littoral sarde, mais il est certain qu’ils y ont laissé des traces: le type humain, celui des femmes surtout, y est d’un noir sarrasin, cheveux crépus et beaux yeux d’antilope. Nous en avons vu plusieurs, ainsi qu’à Sorso, un peu plus loin, qui portaient la mante noire de la Gallura.

Sur la route de Sorso, non loin de Castel Sardo, un chemin tout neuf se détache à gauche et monte vers cette Nostra Signora de Tergu dont j’ai déjà parlé, une des plus belles églises romano-pisanes de l’île. Sa façade incrustée de jolis motifs de pierre a échappé jusqu’ici à la restauration; le campanile a eu moins de chance. Je ne saurais trop souligner le passionnant pèlerinage roman que représente un voyage en Sardaigne. Tous ceux qui considèrent cette grande architecture comme la plus noble de la chrétienté trouveront là, comme dans le Midi de notre France et dans la Montagne Cantabrique, quelques-uns de ses plus émouvants sanctuaires, de ceux qui reflètent la sereine simplicité de la conception bernardine.

Par contre, je ne conseille à personne de s’arrêter à Sennori pour y voir les merveilleux costumes que portent soi-disant les femmes de la bourgade. Il est certain qu’ils ont été parmi les plus riches et les plus seyants de l’île, avec leurs manches sur brodées et leurs jupes plissées en éventail. Parmi les nombreux documents iconographiques que nous avons réunis sur les anciens costumes de la Sardaigne, depuis 1850, figurent plusieurs témoignages de ce faste défunt, mais on les chercherait vainement dans les rues où seules trottinent quelques mantes noires portées sur une jupe à gros plis.

Ces mêmes documents nous ont permis de constater que les hommes de la région, il y a quelque quatre vingts ans, s’enveloppaient la tête, comme les femmes, dans de longues pièces de tissu, sans doute contre la malaria. Il en est très peu aujourd’hui qui portent le long bonnet de laine, genre phrygien, la berretta; la plupart arborent fièrement la casquette ou se coiffent de ce béret basque qui a émigré de chez nous vers le monde entier. Je l’ai vu sur le crâne des autochtones, aux États-Unis, en Amérique centrale, en Afrique du Nord, en Turquie et même en Mélanésie. J’ai l’idée qu’avec un peu de sens commercial on pourrait en déverser des millions en Chine communiste. Ce sera peut-être la coiffure obligatoire dans un monde égalitaire.

TABLE DES MATIÈRES

SASSARI

Je ne pourrais rien dire de Sassari si nous n’y avions passé qu’une journée, car elle s’est passée tout entière sous une telle pluie que nous croyions la ville plongée dans un aquarium; mais nous y avons installé notre quartier général pendant cinq jours, en rayonnant de tous côtés. On peut s’y loger et se nourrir confortablement, ce dont nous avions perdu l’habitude depuis notre débarquement à Olbia.

Pilotés par un joli garçon obligeant, sous l’averse permanente, à travers les rues savou-reuses du vieux quartier, nous avons même bénéficié d’une trattoria d’étudiants où le patron nous a remis de la fade pâtée quotidienne, celle que nous réservait sans doute notre hôtel, pourtant de seconda categoria, la première du lieu. Au moins n’avait-il pas d’oreillers pneumatiques et possédait-il des robinets qui donnaient de l’eau à discrétion.

Si l’on s’en tenait au quartier central, autour de la piazza d’Italia, à l’inévitable jardin public et aux rues du sud, on ne pourrait que ranger Sassari parmi les villes les plus banales de l’Italie, et s’en évader aussitôt. Un Victor-Emmanuel moustachu, entre quatre palmiers, quelques bâtiments de style officiel, une galerie couverte où palabrent de petits groupes agglutinés, ni même un gratte-ciel dont les citadins sont très fiers, n’ont de quoi surprendre le voyageur ni l’arrêter pendant plus de dix minutes.

Sassari, cependant, vaut beaucoup mieux que cela, grâce à son quartier du nord, naguère encore la partie fortifiée de la ville, dédale de rues et de ruelles qui doit probablement déplaire à la majorité des habitants mais intéresse au premier chef ces touristes que la Sardaigne cherche à attirer par tous les moyens publicitaires.

J’aime beaucoup, je l’avoue, la façade du Duomo, bien qu’elle n’ait rien de roman, ni même d’italien, au contraire curieusement espagnol, avec tous les excès décoratifs du barocco de ce pays. Cela fait broderie, avec des arabesques à n’en plus finir, mais c’est délicieux de fantaisie, et de la plus heureuse composition. Elle fait un séduisant contraste avec la sécheresse de l’intérieur qui pourrait aussi bien servir de temple protestant.

A la lisière de ce quartier, du côté de la gare, la petite église de S. Maria di Betlem nous ramène au roman, ici mâtiné de lombard, mais d’une grande pureté de lignes. Elle aurait besoin d’être retouchée avec prudence, mais retoucher, pour l’administration des monuments sardes, cela veut dire trop souvent refaire de fond en comble, jusqu’au plus parfait vieux neuf. Il faut beaucoup de tact pour maquiller le visage de la pierre.

On pourrait se passer de visiter le musée s’il ne présentait quelques petits bronzes nouragiques, de cette très ancienne civilisation dont je parlerai bientôt; mais le musée de Cagliari nous en offre un tel ensemble, et de quelle qualité! qu’on ferait aussi bien d’y joindre les meilleurs de ceux de Sassari. Par contre, le pavillon d’ethnographie, au fond du jardin, renferme de précieuses collections de folklore, particulièrement de broderies et tapisseries de la plus féconde imagination. On y trouvera quelques gravures des anciens costumes de l’île, qui en disent long sur la décadence de ces vêtements autrefois somptueux et leur triste agonie en moins d’un demi-siècle.

Sassari, Cattedrale di San Nicola - coll. Domenico Melia (facebo
Chilivani

AUTOUR DE SASSARI

Pour connaître sous le soleil les bourgades que nous avions visitées sous l’averse, nous reprenons la route de Sorso-Castel Sardo-Sedini-Bulzi et revenons ensuite à Sassari par Martis, Nulvi et Osilo. La route est peuplées d’une étrange cavalerie, de tout petits ânes, pas plus grands qu’un saint-bernard, chevauchés par de longs types à visage basané, dont les pieds effleurent le sol, de sorte qu’on croirait des bêtes à six pattes, quatre menues, au trot rapide, et deux énormes qui se balancent dans la marche.

Dans les prairies semées de fleurs paissent des moutons à longue laine, si blancs qu’ils se confondent parfois avec les roches calcaires qui bombent leur dos dans l’herbe. Moutons ou pierres, il y en a tant qu’Amandine les compare à une floraison de grandes marguerites. Le chemin est jalonné de bouquets d’un violet rougeâtre, ces arbres qu’ils appellent ici glicine mais qui n’ont rien de commun avec notre glycine. En cet avril, ils sont tout en fleur, sans la moindre foliole.

Martis, Nulvi et Osilo sont pareillement juchés au faîte de hautes collines, et la route, en une multitude de méandres, grimpe chaque fois à l’assaut du bourg et redescend en vitesse de l’autre côté. Toussont pauvres, sans architecture, mais délicatement colorés, à la manière douce de l’Italie, sans rien des audaces mexicaines. Osilo, que somment les seules tours du château disparu des Malaspina — ces intrépides guelfes toscans, dont l’un, Franceschino, recueillit Dante dans son castel de Murazzo (Note. Purgatoire, Ch. VIII. V. 115 et ss., et la note de Bianchi) — domine un immense paysage de pâturages et de cultures entourés des murets dont j’ai parlé, en sorte que la campagne vue de là-haut semble un puzzle très compliqué dont on n’a trouvé la solution que par hasard.

Amandine Doré

Dessin de Amandine Doré

Nous irons un autre jour jusqu’à Porto Torres, au fond du golfe de l’Asinara. Il est probable que les Carthaginois y avaient établi un port, à l’abri de la longue île qui a donné son nom au golfe, mais il ne reste aucune trace de leur présence. En revanche, des ruines confuses, sans attribution possible, que les gens du pays nomment le Palazzo di Re Barbaro, et un pont à sept arches, de simple maçonnerie, attribué aux Romains, rappellent que cette colonie fut fondée par un César, peut-être le dictateur. Elle a bien déchu, si l’on en juge par la bourgade insignifiante d’aujourd’hui. Mais si l’on prend la peine de la traverser tout entière, on trouvera, en haut d’une rampe, une des plus belles églises romanes de l’île, qui est aussi la plus grande et la plus noble: San Gavino, toute en largeur, d’une pierre blonde qui est le calcaire de la région, patinée parle temps, avec une double frise d’arcades pleines sous les corniches, et un admirable portail, celui du nord, une puissante arcature soutenue par des anges. Je ne sais si elle a été restaurée. Si elle l’a été, les retouches en sont si discrètes qu’elles font honneur à l’architecte. Il aurait dans ce cas travaillé avec de vieilles pierres, comme nous l’avons fait à Chartres, et en ne remplaçant que celles dont les blessures défiguraient un chef-d’oeuvre. On éprouve à toucher ces murailles un choc émotionnel, comme si l’on y rencontrait la main de ceux qui les ont bâties, de pieux et grands architectes, d’un temps où la religion n’exprimait dans la pierre que la stabilité de l’âme et l’humilité devant Dieu.

La nef est si sombre qu’il faut à l’œil plusieurs minutes pour dissiper ses ténèbres. Elle n’est éclairée que par de longues meurtrières en forme de glaive, de quatre doigts de largeur tout au plus, et garnies d’une lame d’albâtre qui laisse filtrer une lumière mordorée. On découvre enfin les trois nefs d’une basilique, dont la centrale a une abside ronde à chaque bout. Les colonnes, de granit gris, ont des chapiteaux romains pris sans doute aux édifices de la colonie impériale, comme le faisaient sans aucun scrupule les bâtisseurs du XVIIe siècle. On les mettrait aujourd’hui dans les musées, ces mausolées de l’art, où ils perdraient tout contact avec la vie. La solennité d’un vide immense remplit toute l’église hantée uniquement par l’ange rococo d’un bénitier. Nous sommes intimidés par le bruit de nos pas et nous ne nous parlons qu’à voix basse. Toute féminité, Vierge ou saintes, semble être exclue de ces nefs obscures édifiées par des moines.

Au sud, aujourd’hui, vers Alghero et Porto Conte, sous un ciel pathétique où se bousculent des nuages noirs. La route pourrait s’en aller tout droit sur ce plateau d’oliviers et de vergers, mais elle s’attarde et s’amuse en vingt détours, et nous avec elle.

Nous nous arrêtons deux ou trois fois pour interroger des paysans, mais ils ne parlent que le sarde, et bien que cette langue toute locale soit bourrée de mots latins et de pluriels à l’espagnol, je perds le fil à chaque instant. La plupart des gens de la campagne connaissent plus ou moins le toscan, mais ceux-ci, en dépit de l’école où ils n’ont fait que passer, s’en tiennent à leur beau langage où se retrouvent des influences romaines, cela va sans dire, mais aussi catalanes et aragonaises, avec un C dur, à la manière latine, qui nous donne par exemple Kel pour ciel ou dikere pour dire.

Si je devais apprendre tous les patois ou dialectes des pays et provinces que j’ai visités, je serais un dictionnaire à cent colonnes. J’en ai bien assez d’avoir dans la tête une huitaine de langues qui s’y entremêlent à tel point que je n’arrive pas toujours à les débrouiller; et j’avoue même que je suis sans cesse à batailler, au moins devant ma table, avec cette sacrée langue française qui est la plus ingrate et la plus difficile de toutes. Ah! si je pouvais écrire en tahitien, comme tout deviendrait simple, même mon cerveau!

Alghero, encore un ancien fief des Doria de Gênes, a gardé une bonne partie de ses remparts maritimes, sans doute parce qu’ils servaient de brise-lames, un vieux fortin qui devait défendre le port, et deux ou trois grosses tours épargnées par la démolition de l’ensemble, tuées par le vide des places qui les entourent. La vieille ville n’est que déchéance; maisons lépreuses dont quelques-unes auraient encore de la noblesse si leurs portes n’étaient délabrées et leurs fenêtres bouchées. La Casa Doria nous parle mieux que les autres de tant de grandeur abolie.

En bord de mer, une passeggiata prétentieuse aligne ses édifices de ciment, dont un hôtel où nous nous résignerons à passer la nuit, avantagé, lui aussi, d’une toute neuve salle de bains aux robinets sans eau. Cela me rappelle ce marchand d’huile d’un village andalou, rencontré dans une posada, qui m’avait invité à venir voir la salle de bains qu’il venait de faire installer à grands frais, avec baignoire, douche, lavabo, vatère à cataracte, bidet à changement de vitesse, robinet nikelés, etc., et qui me disait fièrement: «N’est-ce pas, señor, que ce sera beau quand nous aurons de l’eau dans le pueblo!» Il l’a peut-être, depuis vingt ans que j’y suis passé, mais ce n’est pas sûr. Il doit se coucher, en maillot de bain rayé, dans sa baignoire et rêver d’ablutions qu’il ne prendrait probablement jamais s’il avait de l’eau.

Porto Conte est au fond d’un immense lac maritime fouetté aujour-d’hui par le vent du nord; les flots d’ardoise, hérissés de petites crêtes blanches, comme dans les toiles des vieux maîtres hollandais. Une goélette à l’ancre, toutes voiles carguées, souffre au milieu de cette froide géhenne. Les collines rocheuses qui enferment le golfe sont noyées dans la brume et l’embrun. Nous contemplons tout cela en frisonnant, serrés l’un contre l’autre comme un couple de perruches, sans aucune envie de nous baigner. Une lumière funèbre tombe du ciel comme un rideau de catafalque sur l’horizon où le soleil est mort depuis hier soir.

ITTIRI

Le beau temps nous est rendu ce matin, et nous roulons gaiement, à trente à l’heure, vers Ittiri et Torralba. Dans les champs poussent par touffes des palmiers nains (Note. Chamerops humilis) aux longues feuilles, tout pareils à ceux que nous avons vus dans les montagnes aux environs d’Oaxaca. On en fait ici des paniers cylindriques, des coffrets, des plats ronds, etc., décorés en noir sur crème d’animaux stylisés, oiseaux, chiens, biches, une des plus heureuses expressions de l’art populaire sarde. Nous verrons que ce n’est pas la seule, heureusement.

Ittiri nous en offre une autre, et de choix, un très beau costume local porté par une femme du paese, la seule, à vrai dire, que nous ayons vue habillée ainsi; ce vêtement d’une forme élégante et d’un assemblage de couleurs plein de goût. Je me bornerai à décrire ces dernières, le dessin d’Amandine Doré détaillant tout le reste la chemise blanche, à plis amples; le corset rouge, de tissu raide, probablement soutenu par une grosse toile; le corsage, sur les côtés, et les manches, à raies verticales vertes et jaunes; la jupe, gonflée par des jupons, est d’un bleu de cobalt, l’empiècement du bas plus foncé; le fichu de tête (tiazola) blanc, à grandes fleurs jaunes; le tablier (falde) seule note d’étoffe industrielle dans un ensemble tissé par les paysannes elles-mêmes ou par les artisans du bourg, est de coton à grands carreaux bleus et blancs. Il s’agissait, par ailleurs, d’un vêtement assez défraîchi et qui par là nous révélait qu’il était habituellement porté. La femme était jeune, ce qui est à souligner, car ce sont les vieilles qui d’ordinaire restent fidèles au costume local.

Dans le bourg même et sur la route nous avons rencontré beaucoup de femmes enveloppées du crâne à la ceinture dans cette sorte de mante en forme de jupe dont j’ai déjà parlé, noire ou semée de grosses fleurs roses sur fond noir, d’un très bel effet décoratif. La jupe étant du même bleu, il est possible qu’elles fussent vêtues comme celle que je viens de décrire, vue sur le pas de sa porte, dans son activité de ménagère.

Amandine Doré - Ittiri

Dessin de Amandine Doré

LES EGLISES DE SAN PIETRO DI SORRES ET SACCARGIA

A Thiori [Thiesi], un prêtre nous conseille de prendre un chemin de traverse, en laissant Torralba à notre droite, pour aller voir, non loin de Barutta [Borutta], l’église de S. Pietro di Sorres. Il nous affirme que nous ne le regretterons pas, et c’est en effet une merveille de l’art romano-pisan; la façade beaucoup plus ornée que les autres, d’une douzaine de motifs de mosaïque à la manière de Lucques ou de Pistoïe, en Toscane. Le haut s’allège en bandes horizontales noires et blanches, trachyte et calcaire. Elle est toute seule, avec les bâtiments conventuels, au sommet d’une colline pelée où l’on arrive par un chemin de terre assez commode, même après quelques jours de pluie. Où j’ai passé avec notre voiture surbaissée, tout le monde peut se risquer sans crainte. Il suffit d’y aller avec prudence et de contourner les pièges du terrain.

Nous sommes accueillis sous la nef par un gros homme de noble prestance, vêtu d’une robe de chambre à rayures, mais qui n’en garde pas moins l’allure sacerdotale. C’est, en effet, un Père bénédictin qui, avec sept autres du même ordre, s’occupe à restaurer l’église et à rebâtir le monastère. Sa robe de chambre, nous dit-il, lui sert de salopette pendant les travaux. Il parle français avec une aisance auprès de laquelle mon italien fait piètre figure. Il nous raconte l’origine de son église, bâtie au XII° siècle par des ouvriers français et pisans, sous les ordres d’un évêque français Geoffroy ou Geoffredo, sacré par saint Bernard, donc cistercien. L’architecte a signé son œuvre sur la façade: Maestro Mariano, et c’est en effet un chef-d’œuvre dont on a le droit d’être fier. C’était la paroissiale ou la matrice d’une ville qui s’appelait Torres et dont il ne reste plus rien.

Il nous parle de ses démêlés avec les Beaux-Arts, et je lui avoue que je ne m’en étonne guère après avoir vu comment ils conçoivent la restauration d’un monument. Dans la reconstruction du cloître, originairement fait d’assises blanches et noires, comme l’intérieur de l’église, une partie de la façade et le presbytère, il s’est heurté aux architectes administratifs qui tiennent à rebâtir tout en calcaire pour faire plus moderne. On pense bien que je ne manque pas d’approuver plaisamment ce rajeunissement d’un style digne de l’obscurantisme du Moyen Age.

Le noir et blanc est le thème ou le mode adopté par le Maestro Mariano pour l’ensemble des constructions. Les piliers et même les nervures de voûte de la nef sont faits de cette alternance; la voûte elle-même, entre les arcs, est faite d’une pierre ponce presque noire, très légère, qui a permis aux bâtisseurs de travailler avec audace. La gravité du roman se teinte ici d’une sorte de grâce où je retrouve l’esprit de Vézelay.

Le Père se désole de tous les dégâts perpétrés par les hommes et le temps pendant des siècles d’abandon. Le cancello presbyteriale, d’une ornementation fouillée avec les ciseaux les plus délicats, est rongée par les ans et l’usage, l’église ayant peut-être servi d’étable. De la statue tombale d’un évêque ne subsiste que le haut du corps, avec le bâton pastoral. Nous passons deux heures fécondes dans la sacristie, en compagnie du Père, à parler de l’architecture romane et de son extraordinaire développement dans l’île. Il provient, me dit-il, non pas de ce qu’on y ait construit plus qu’ailleurs d’églises de ce style, mais de ce que la pauvreté du pays n’a pas permis de les démolir au cours des temps pour édifier à leur place du gothique ou du baroque. J’avoue que je n’y avais pas pensé, ce qui prouve que le plus simple bon sens nous échappe de temps à autre. En effet, dans toutes les grandes villes sardes où la piété de la noblesse et des commerçants procuraient des écus au chapitre, on n’a pas manqué de jeter bas les plus belles façades romanes, parfois l’église entière, pour reconstruire au goût du siècle.

Nous verrons, un peu plus loin, en retournant vers Sassari, un nouveau témoignage de ce grand art, l’église de la S. Trinita di Saccargia, près de Codrongianus, bâtie elle aussi en pleine solitude, la façade, le portique et le campanile faits entièrement d’assises noires et blanches, avec une influence pisane très marquée. Les restaurateurs y ont mis leur zèle accoutumé, en refaisant par exemple la plupart des colonnes et leurs chapiteaux; mais l’église et sa tour n’en lancent pas moins vers le ciel un alléluia du plus pur mode grégorien. Dans l’intérieur, l’abside est entièrement peinte de fresques du XIIIe siècle, influencées par ces maîtres byzantins qui devaient nous donner Cimabué, Duccio et les plus belles compositions de Giotto. Bien qu’un peu retouchées, elles sont tout de même l’illustration, en belles images d’antiphonaire, de l’hymne rituel chanté par l’église.

San Pietro di Sorres

Photo de Cl. Hébert – Stevens (solo nella 2. ed.)

LA CIVILISATION NOURAGIQUE

[Le nuraghe Santu Antine]

Devant l’église de Saccargia, deux lascars fort drôles qui trimbalent, dans une Fiat un couple de ces vieilles Anglaises qu’on voit partout en Italie, nous proposent de nous piloter, si nous voulons les suivre, jusqu’au grand nuraghe de S. Antine, l’une des plus importantes et des mieux conservées de ces étranges forteresses d’une vieille civilisation disparue, exclusivement sarde ou, comme on dit, protosarde. Elle est au sud de Torralba, à quelque [vingt-]cinq kilomètres de la Saccargia, mélangé que le méditerranéen primitif, avant l’expansion phénicienne et égéenne, il est impossible de déterminer sur quels points tel ou tel riverain a pu s’établir. Il faut pour cela en arriver à la période historique, celle où nous avons des témoignages écrits, parfois légendaires, mais qui de toute façon nous renseignent. Nous n’en avons aucun sur les Protosardes, leur origine et leurs coutumes, très peu sur la Sardaigne elle-même et qui datent d’une époque où la civilisation protosarde avait déjà disparu.
Les attributions d’origine que nous ont données les archéologues viennent de ressemblances (je ne dis pas similitudes) entre les manières de bâtir protosardes, d’une part, de l’autre égéennes, mycéniennes, assyro-babyloniennes, ibères ou africaines. Ces savants si friands d’analogies devraient bien considérer que la conception et la construction d’un édifice correspondent à des besoins qui peuvent être identiques, sont recommandées par le matériau, sa résistance et les lois de l’équilibre; qu’il peut donc y avoir dans des pays sans aucun rapport entre eux des monuments à peu près semblables. Je l’ai montré, à propos des pyramides, dans mon Mexique, pays à trois étages. Je n’ai donc plus à m’étendre là-dessus.
C’est ainsi que les Protosardes, dans leurs nuraghes, entassent d’énormes pierres trouvées sur les lieux, en les faisant dépasser légèrement par degrés jusqu’à ce que deux murs ou l’ensemble de la muraille ronde se rejoignent en haut et forment une sorte de voûte. Il est possible qu’on trouve en Chaldée, en Crète, etc., des bâtiments du même type, mais cela ne veut nullement dire qu’il y ait imitation ni même influence. Dans les deux cas la nécessité, le matériau, les moyens techniques, l’outillage ont donné le même résultat.

Les couloirs intérieurs de certains nuraghes sont faits de la manière que j’ai dite, pierres entassées avec dépassement progressif jusqu’à ce qu’elles se rejoignent en angle aigu. C’est exactement de cette manière, comme je l’ai vu à Palenque, que les Mayas de la première période bâtissaient les couloirs de leurs temples, ce qui pourrait me faire conclure, à mon tour, à une influence maya en Sardaigne, et vice versa. Je n’ai pas besoin de faire ressortir l’absurdité d’une pareille hypothèse.
Autre chose est de parler des innombrables petits bronzes nouragiques qu’on a trouvés un peu partout en Sardaigne. Il est probable qu’ils ont été influencés par les Egéens ou les Etrusques, ce qui revient à peu près au même, car l’art étrusque a toujours subi l’influence de ce qu’on appelle la Grèce, c’est-à-dire les Egéens, les Achéens, et les Grecs proprement dits. Il est possible aussi qu’ils révèlent quelques éléments orientaux, bien que, là aussi, ressemblance ne veuille pas dire imitation. Mais ces petits bronzes montrent dans leur modelage et leur fonte unetelle insuffisance technique, sauf dans quelques pièces de choix, qu’on ne peut vraiment les réclamer du grand art de la Crète qui atteint presque toujours à la perfection. Si vraiment les Protosardes ont été influencés par elle, leurs œuvres les désignent comme de bien pauvres élèves. Je reviendrai là-dessus lorsque nous arriverons à Cagliari et à son passionnant musée où sont réunis la plupart de ces bronzes.
La civilisation nouragique, de l’aveu même de ceux qui l’ont le plus étudiée ne daterait que de 1500 avant Jésus-Christ et son apogée de 800tout au plus. Ce sont là des dates bien précises, dans l’ignorance complète où nous sommes de son histoire, et dont la première pourrait sans doute être reculée. A la même époque, cette première, la Crète en était déjà depuis longtemps aux admirables architectures et peintures de Cnosse, un des sommets de la production humaine. Les Protosardes seraient donc des disciples terriblement retardataires, restés en 800 dans l’état où la Crète se trouvait plus de 3000ans avant notre ère. C’est de cette époque, en effet, que datent approximativement les tombes à coupole de la plaine crétoise de Mascara, prototype, nous disent les nouragistes, des nuraghes de Sardaigne.

Il me faudrait évidemment un volume entier pour développer cette démonstration, et je suis forcé de m’entenir ici aux éléments principaux. Ils suffisent, je pense, à signaler les pétitions de principe de l’archéologie sarde et à mettre le lecteur engarde contre ses comparaisons et sa chronologie. Ses représentants se sont égarés longtemps dans l’attribution des nuraghes. Ils ont été nombreux à y voir des temples du culte. Pour le moment ils en sont quelque peu revenus. Il suffisait cependant du plus élémentaire bon sens, après un examen attentif, pour se rendre compte de ce que ces édifices n’étaient que des châteaux forts où la population se réfugiait en cas d’attaque, où toutes manifestement destiné à la défense, y compris les ouvrages avancés et les chemins de ronde, les celliers à provisions et les puits, qui permettaient de soutenir un long siège. A ce point de vue on peut dire que les Protosardes disposaient déjà de Vaubans avant la lettre et que ces fortins semblent imprenables. Il ya dans certains d’entre eux, comme celui de S. Antine, une conception si parfaite de la défensive qu’on peut se demander s’ils ne constituent pas un perfectionnement apporté par quelque autre peuple, grec? carthaginois? au type primitif du nuraghe, la tour unique en forme de cône, telle que nous la voyons, par exemple, à Silanus.
Ainsi s’expliqueraient l’extrême variété de ses ouvrages militaires et le choix de leur emplacement, presque toujours dans une excellente position, stratégique que ou coopérant à un ensemble défensif, une ligne Maginot protosarde.
Pour en revenir à leur prétendu office de temples, il est probable que le culte y a été pratiqué, soit pour les garnisons, avec aumôniers militaires, soit lorsque la population s’y réfugiait. Dans ce dernier cas les prêtres s’enfermaient évidemment avec elle, et pendant le siège devaient implorer la protection des dieux; il n’est donc pas étonnant qu’on y ait découvert quelques objets de culte. Mais assimiler, au nom de ces objets, ces citadelles à un temple serait considérer comme une cathédrale une fortification moyenâgeuse, où l’on aurait trouvé des crucifix.

Dans la cour d’entrée du nuraghe de S. Antine, le corps de garde des soldats protosardes, un vieux Sarde s’est installé dans une antique case-mate et tient le rôle tout platonique de gardien, car il faudrait être un champion olympique pour déplacer le moindre de ces énormes mællons superposés jusqu’à quelque dix mètres de hauteur. Si les nuraghes, pour la plupart, n’ont pas été détruits jusqu’aux fondations pour servir à des constructions nouvelles, cela tient uniquement à la grosseur et à la pesanteur des blocs, aux terribles efforts qu’il eût fallu faire pour les déplacer. Le vieux custode nous accueillera avec une cordialité souriante et nous fournira des bougies pour la visite, car nous avions fait la sottise de laisser à Sassari nos torches électriques. Il se gardera bien de nous accompagner dans ce dédale humide de couloirs et d’escaliers, mais nous nous étions munis d’un plan très détaillé, avec coupes et projections, qui nous permettra de nous diriger sans peine et d’identifier les locaux.
Ce nuraghe est d’un modèle spécial comme presque tous ceux de l’île. Sur plus de six mille encore existants, il n’en est peut-être pas cinq qui soient semblables à quelque autre. Chacun est adapté au plus ou moins de personnes qu’on pouvait y mettre, à la nature du terrain, aux besoins de la défensive et à son orientation. Il n’est pas d’exemple, je crois, que deux nuraghes, même assez proches, soient reliés par des souterrains. C’étaient des bâtisseurs et non des terrassiers. Leur génie, au sens militaire, ignorait sans doute les sapes et les tunnels.
La tour centrale n’occupe qu’un dixième à peine de la superficie de la citadelle, dont le triangle portait à chaque angle une autre tour plus petite, le tout réuni à la cour d’entrée ou place d’armes par les longs couloirs dont j’ai parlé. Le donjon ou tour principale était en forme de cône tronqué, avec terrasse d’observation, et n’avait qu’une seule porte, ouverte sur la cour. Il était primitivement à trois étages, rez-de-chaussée compris, mais celui du haut s’est écroulé ou a été débité par les paysans pour en faire leurs murets. Chaque étage a une grande salle conique, en voûte très bien agencée; la salle du second étage moins élevée que la première.

Un escalier aux marches fort dures, bien faites pour la soldatesque, s’élève en une large spirale pratiquée dans l’épaisseur de la muraille sur tout le pourtour du donjon, et reliait ainsi les étages et la terrasse. Il est curieux de remarquer que si les pierres de la muraille extérieure sont soigneusement taillées et jointes pour ne pas donner prise à un assaillant, celles des couloirs de liaison et des escaliers se présentent en énormes saillies, dans toute la grossièreté des blocs de roche tirés du sol. On se rend mieux compte, dans ces couloirs, du labeur de titans que représentent ces édifices guerriers; on se sent écrasé par ces masses colossales, entassées sans mortier, et d’une stabilité, pourtant, qui a résisté à plus de vingt siècles.
Toute la citadelle, percée dans son énorme épaisseur d’innombrables meurtrières très étroites, n’est qu’un vaste réseau de couloirs et d’escaliers menant à des casemates, à des caveaux pour les provisions, à des caches pour les armes, la conception la plus puissante d’une forteresse du temps, qui serait, encore aujourd’hui, difficile à réduire, même à coups de canon.
(Note. Il est bon de signaler parmi les plus intéressants et les mieux conservés des nuraghes, outre celui de S. Antine, ceux de Losa, d’Isili, de Palmavera et de Silanus).

Barumini

Photo dans le livre

Nuraghe di Santu Antine

Photo dans le livre

TABLE DES MATIÈRES

VERS NUORO

Un peu avant d’entrer à Ozieri, nous ressentons un petit choc dans nos cœurs d’archéologues. En contrebas de la route, au milieu d’un harmonieux paysage de collines, près d’une maison blanche qui doit être celle du gardien, tout un village préhistorique se développe en marge d’un sentier. Nous abandonnons aussitôt la voiture pour descendre voir de près cette trentaine de huttes rondes, à base de pierres et toit conique, qui ne peuvent être, évidemment, que de l’époque nuragique.

Le gardien, vêtu comme un paysan de ce Logudoro où nous sommes, ne comprend pas tout de suite ce que nous lui voulons. Quand il se rend enfin compte de ce que nous désirons visiter, le village, il semble extrêmement fier de notre curiosité et nous accompagne en nous disant qu’il a, en ce moment, plus de soixante-dix cochons. Nous ne voyons pas très bien le rapport, mais nous ne lui faisons pas moins les compliments d’usage. De plus en plus satisfait, il nous invite à regarder dans l’intérieur d’une des cabanes nuragiques où nous voyons trois gros cochons vautrés sur du fumier. Nous ne sommes pas un peu choqués de ce sacrilège, lorsque nous entendons le gardien nous expliquer qu’il a construit lui-même tout le village pour procéder à l’engraissement de ses porcs. Il ajoute qu’il n’est pas le seul, dans la région, à avoir édifié des huttes de ce genre, pour le même usage. Un peu déçus, comme on peut le croire, nous arrivons à nous demander si les villages préhistoriques que nous avons vus aux Éoliennes n’avaient pas la même origine, forme pareille, groupement identique. On nous aurait, dans ce cas, joué un fameux tour de cochons !

À Ozieri, nous ferons escale chez une dame pieuse qui loue pour la nuit, à l’occasion, une chambre bourrée de chromos édifiants et de crucifix de plâtre ; pour la prière du soir on n’a que l’embarras du choix. La ville, comme presque toutes les autres, est construite en amphithéâtre, au creux le plus élevé d’une colline, et n’est pas plus intéressante en monuments que beaucoup d’autres. Toutefois, si nous y avons passé la fin de la journée et la nuit, c’est parce qu’elle est fort vivante, peuplée de paysans dont quelques-uns ont gardé de l’ancien costume sarde la coiffure phrygienne (berretta) et le gilet de couleur à plastron (corittu) ; le reste est de confection moderne.

La berretta est ici, comme dans tout le nord, beaucoup plus longue que dans le sud ; et la manière de la porter, en la laissant pendre par-devant, par-derrière ou sur le côté, marque le caractère du personnage. Vous entendrez peut-être dire que l’une ou l’autre de ces façons de se coiffer dépend de la région, mais dans le seul Ozieri nous avons remarqué et dessiné toutes les manières que j’ai dites.

Les femmes, presque toujours en noir, sont enveloppées, tête comprise, dans un grand châle à franges courtes. L’endroit le plus animé du bourg est une grande place, à mi-hauteur de l’escarpement, où une fontaine d’un gothique louis-philippard donne de l’eau, en abondance, par une quantité de bouches; par économie sans doute, celles-ci sont fermées de gros robinets de cuivre qui n’empêchent nullement le gaspillage habituel. Les gosses, garçons et filles, qui font ici l’office de porteurs d’eau, s’ébrouent comme des canards après avoir rempli leurs récipients de tous genres qu’ils emportent en suite sur la tête. Il y a en face un petit bar, dont la terrasse peut servir d’atelier de dessin, avec des modèles bénévoles à physionomies bien tranchées.

A Buddusò, nous nous trompons de chemin et poussons jusqu’à Ala dei Sardi avant de reconnaître notre erreur, ce qui nous vaut de découvrir des paysages de roches bouleversées, chaos gigantesque où les Protosardes venaient sans doute chercher les pierres des nuraghes. Buddusò peut faire bourgade de jadis, à cause du granit grisâtre dont sont bâties la plupart des maisons. Comme toujours, la matière employée crée le sentiment. Bitti et Orune font de loin grand effet; de près ce n’est pas grand chose; mais pour les curieux de demeures troglodytes, les domus de janas, un hameau de pasteurs, tout proche d’Orune, Fenosu, si j’ai bien compris, en offre toute une série, et des plus variées. C’est, d’ici jusqu’à Nuoro, l’une des plus verdoyantes régions de la Sardaigne, paysages de montagnes ou hautes collines boisées, le massif du Nuschele, roches, chênes-lièges et prairies de pâquerettes où paissent de blancs moutons, comme disent les rondes d’enfants.

Paesaggio campagne di Ozieri

Photographie de la 1re et de la 2e édition. La légende dit : Ozieri. Village nuragique ? Non! : c’est une grande porcherie

NUORO

Tous les environs de Nuoro sont de cette qualité. C’est une ville qu’on ne peut vraiment louanger pour elle-même mais qui est entourée de si merveilleux décors et de villages si sincères qu’on ne saurait trop rayonner de là de tous côtés, elle est, de plus, un centre d’observation de grand profit, car son marché et ses boutiques y attirent les villageois des alentours où subsistent encore de très curieux costumes féminins et même masculins, ce qui est beaucoup plus rare. C’est à Nuoro même qu’Amandine Doré a dessiné les deux costumes qu’elle nous donne ici; le premier très riche de couleurs, le corsage brodé de rouge et d’orangé sur fond noir, la jupe rouge à empiècement noir, la double ceinture noire et bordeaux, le tablier à carreaux bleu clair; le second d’un caractère très moyenâgeux, la coiffe, le gilet, le tablier et le bas de la jupe d’un noir un peu roussi, avec une seule note de rouge franc sur la jupe.

A Nuoro, beaucoup de femmes, même de la bourgeoisie, portent le châle coiffant, à longues franges, et la robe de même couleur, ce brun que je ne saurais mieux comparer qu’aux élytres d’un hanneton et que nous retrouverons à Oliena, à Orgosolo et dans nos randonnées autour du Corrasi, un vrai mont celui-là, de quelque 1500 mètres. (Note. Le plus haut sommet de l’ile est le Gennargentu, 1 884 mètres).

Je ne pourrais rien dire des hôtels de Nuoro. Nous campions tout près de là, au sommet de l’Ortobene, entre un vieux chêne-liège et des roches, au pied d’une statue colossale du Rédempteur qui étend sur ses fidèles un geste de bénédiction et est entouré, la nuit, d’un nimbe d’ampoules électriques.

Nuoro

AUTOUR DE NUORO

Parmi les promenades les plus commodes dans cette magnifique région riche en folklore, on peut faire en auto, en une heure ou en une demi-journée, selon les goûts, le tour Nuoro-Oliena-Mamoiada-Nuoro. Le chemin qui n’est ni goudronné, ni même bien tassé, rebute les touristes et sauve ainsi la personnalité des bourgs qu’il traverse. La route, au fond d’un vallon romantique, nous conduit à Oliena, accroché au versant du Corrasi.

Nous nous mettons en chasse aussitôt descendus de voiture. Je me suis embusqué dans un coin d’ombre, devant une humble chapelle toute blanche, pour capter dans mon objectif les passantes, sans qu’elles s’en aperçoivent. Cela n’a d’intérêt, à vrai dire, que pour le jeu des noirs et blancs, car toutes sont employées étroitement dans leur châle. Les jours de fête, elles portent un ravissant costume de drap rouge, velours bleu et linge travaillé, sous un châle couleur feuille morte, brodé de fleurs, costume que nous avons pu voir sur la fille d’un savetier, dans sa maison.
Pendant que j’étais à l’affût, Amandine Doré faisait une bien autre récolte, avec toute la distance de l’art à la mécanique une série de croquis dont elle nous donne ici le plus suggestif, en ce qu’il oppose, côte à côte, telles qu’elle les a vues, deux générations le jeune en veston et culotte de chasse en velours verdâtre, guêtré de noir et coiffé d’une casquette; le vieux portant de la tête aux pieds le plus authentique des costumes sardes, fait de blanc et noir, avec les touches de rouge du gilet à courtes manches échancrées et de la doublure de la basque.

Les jeunes hommes ne consentiraient pour rien au monde à s’habiller de cette manière parce que, disent-ils, cela fait vieux ; et en effet, les seuls vieillards sont fidèles au vêtement traditionnel ou s’y entêtent, comme on voudra. C’est là sans doute la cause principale de l’abandon, en tous pays, des costumes locaux; les autres sont d’ordre économique, ces costumes étant plus coûteux et plus longs à faire que ceux de confection. Cette loi mortelle a dépouillé le globe entier de ses plus belles parures. Nous retrouverons la même chose un peu plus loin, dans cet Orgosolo aux maisons gris de cendre, les portes, volets et embrasures des fenêtres peints en bleu ciel, avec le sens instinctif du ton juste.

Contadini nel cortile di un caffé sardo

Photo dans la 2e édition

Amandine Doré - Oliena

Dessin de Amandine Doré

A Mamoiada nous rejoignons la route goudronnée qui va nous ramener à Nuoro, à travers des forêts de chênes et de châtaigniers, car la Sardaigne est encore, en beaucoup d’endroits, un pays touffu. A mi-chemin nous apercevons un torrent si frais, si joli, au bas d’une prairie en forte pente, herbe fraiche et jonchée de fleurs, que nous décidons d’aller y faire notre lessive. C’est un jeu de toboggan de descendre jusque-là avec la voiture qui roule mollement sur le gazon et vient se placer comme d’elle-même à l’ombre d’un saule. Nous sommes bientôt dans l’eau à faire les blanchisseuses et à nous doucher. Le linge est étendu ensuite sur des buissons et nous retournons nous ébattre dans l’eau.
Seulement, quand il s’agira de remonter, les roues se mettront à patiner sur l’herbe humide, et après un bon quart d’heure de tentatives inutiles nous voilà bloqués dans le vallon, le plus délicieux campement du monde, à condition de pouvoir en sortir.
La chance nous amène un bouvier avec deux bêtes puissantes traînant un chariot. Il les dételle aussitôt, établit une remorque à l’aide de courroies et de cordes, et les deux bœufs nous ramènent là-haut, péniblement, agenouillés parfois dans l’herbe. L’homme refuse obstinément le gros billet que je lui offre, et je suis obligé de le lui fourrer dans la poche.
Je ne veux pas cacher qu’aucune mésaventure d’auto ne m’a autant vexé, même celle où j’ai dû faire dégager ma Ford par une équipe d’Indiens pour la tirer d’un torrent où je m’étais enlisé. Que pareil déboire soit possible dans la jungle du Chiapas, cela peut encore aller; mais en Sardaigne, à vingt pas d’une route fréquentée!… Notre voiture n’était décidément pas faite pour la vie des champs. Elle devait craindre de mouiller sa jolie robe gris clair dans l’herbe des prairies. Aussi l’avons-nous appelée désormais la Parisienne.

TABLE DES MATIÈRES

 SILANUS

Nous quittons avec regret notre campement de l’Ortobene, et nous acheminons encore une fois vers l’ouest. Notre visite de la Sardaigne, en allant peu à peu vers Cagliari, nous fait avancer comme un cotre qui remonte au vent.
Route sans prestige, pâturages enclos, chênes-lièges, mais jalonnée par des nuraghes qui se dressent, démantelés, au faîte des collines. Toute la région en est couverte, en longues lignes défensives. Rien qu’autour de Silanus, un système fortifié en comprend plus de trente.

Comme je désire aller voir les deux églises romanes de ce petit bourg, nous rangeons la voiture dans un pan d’ombre, en face d’une très belle maison rose à fenêtres aragonaises, d’un haut style assez rare dans le pays. Je laisse Amandine à dessiner les curieux aussitôt accourus et je me mets en quête du gardien de la première église romane, San Lorenzo, qu’on aperçoit d’en bas, au-dessus des jardins du village. On me l’amène bientôt; un vieil homme sans graisse, qui s’offre à m’accompagner là-haut; mais il lui faut d’abord aller demander la clef au sindaco, le maire, qui justement réside dans la grande maison dont j’ai parlé.

Nous entrons ensemble dans une vaste cour d’un caractère spécifiquement sarde, tapissée de glycine en fleur. Le maire, Sre Aielli Manlio, à qui je fais part du but de mon voyage, me fait l’accueil le plus cordial, nous remet les clefs de San Lorenzo, et m’invite à revenir le voir, avec la signora, lorsque j’aurai terminé la visite.

Je ne pourrais rien dire de l’escalade, entre des murs de jardins, car mon vieux guide, qui a un souffle de jeune garçon, ne cesse de m’entretenir des curiosités du pays, comme si j’étais délégué par les plus hautes autorités de la Sardaigne autonome; dans ces cas-là je ne veux rien perdre des propos qu’on me tient, car ils me renseignent cent fois mieux que toutes les publications officielles. Nous sommes toujours fournis abondamment de prospectus et de dépliants qui nous dépeignent le pays sur ce ton de dithyrambe qu’affectionnent les agences touristiques. La conversation du moindre paysan m’est beaucoup plus utile.

C’est une humble église, presque une chapelle, au clocheton à deux baies, construite en calcaire et basalte noir, un simple Ave du long chapelet roman qui s’étend à travers l’île. L’intérieur est aussi pauvre, en dépit des fresques très effacées qui couvrent une partie des murs: un Saint Christophe et une sainte en prière, d’un style encore byzantinant, avec la gaucherie des œuvres populaires, toutes choses qui me font regretter leur état et la perte du reste.

Dans le jardin clos d’un mur, l’ancien cimetière, s’érigent cinq cônes de basalte qui figurent évidemment des phallus, l’un d’eux ayant même la fente du méat. On les a découverts dans une sépulture protosarde, près d’un nuraghe des environs. Il était tout naturel de les transporter dans un cimetière, mais peut-être celui-ci, au pied d’une vieille église chrétienne, n’était-il pas très indiqué pour des symboles païens de la fécondité. Sans doute aucun musée n’a-t-il voulu de ces effigies par trop audacieuses.

En regagnant la route, je trouve Amandine, descendue de voiture, encastrée dans une telle masse de badauds qu’il lui est impossible de travailler. Elle essayait de dessiner un vieux encore vêtu d’un costume local très métissé, et une vieille fileuse qui n’en porte plus rien; tous deux d’un type sarde bien marqué. Je la tire de la cohue et capte en vingt secondes les deux personnages, en quoi la mécanique a parfois du bon.

Le Sarde est extrêmement aimable, dans toutes les classes de la société, ce qu’on ne peut pas toujours dire du Sicilien. Sauf une sempiterneuse acariâtre, la tenancière de notre locanda de Bosa, nous n’avons jamais rencontré dans l’île que des gens affables et hospitaliers, avec une dignité patriarcale où l’on retrouve l’origine ibérique. Jamais personne ne s’est refusé au crayon ni même au pinceau d’Amandine, sans complaisance mais avec une gentillesse souriante et une patience dont je ne laissais pas quelquefois de m’émerveiller. Pas une seule fois ces modèles, même les plus pauvres, ne lui ont demandé un salaire, comme il arrive souvent en Italie. J’ajoute que pendant notre assez long séjour dans l’île nous n’avons pas rencontré un seul mendiant.

Nous sommes reçus par le sindaco avec une affabilité pleine de nuances aristocratiques, et introduits dans une grande salle d’apparat, ce que nous appellerions un salon, remplie de vieux meubles sardes et siciliens, du meilleur goût. Toute la famille s’est rassemblée dans la pièce et nous accueille avec la même cordialité. Les présentations faites, on s’assied autour d’une table où le café nous est offert dans les plus riches porcelaines. J’arrive sans peine à mettre la conversation sur les tapisseries et broderies du pays dont je vois un bon nombre autour de moi, principalement ces coberibancus (couvre-bane) dont nous avions vu de très beaux exemplaires au musée de Sassari. Les femmes en vont aussitôt chercher d’autres qu’on déploie devant nous. Ce sont de subtiles merveilles, brodées de laine sur fond de lin, personnages, animaux et motifs décoratifs d’une figuration simplifiée qui s’apparente à l’art populaire suédois ou finlandais.

Comme j’exprime mon regret de ce que ces chefs-d’œuvre de l’artisanat soient à leur déclin en tous pays du monde, le maire nous propose de nous conduire chez une signorina du bourg, qui travaille encore au métier. Nous y allons en petit groupe, suivis à distance respectueuse par un bon nombre de curieux, et nous entrons bientôt dans une petite maison claire, proprette, qui est le domicile et l’atelier de la tisseuse et brodeuse. Elle travaille le lin sur un métier rudimentaire fait d’une charpente de châtaignier et d’un peigne de roseaux. Les laines ne sont teintes qu’avec des produits végétaux, infusions de feuilles et de racines, des terres colorantes et du vieux fer.

Les motifs de broderie s’inspirent presque exclusivement de la vie pastorale et de la végétation agreste, avec une prédilection pour les ornements floraux. La signorina nous fait voir de très belles pièces, couvre-bancs et nappes de table, qui font honneur à son habileté et à son goût mais s’éloignent souvent de la composition traditionnelle où il y a plus de variété et d’imagination. On sent bien qu’elle n’ose plus se risquer à ces disproportions entre les personnages et les éléments décoratifs que nous avions tant admirées à Sassari et qui sont l’expression même du génie populaire. Le lyrisme de cet art ne se soucie en rien de la logique, s’abandonne au rêve intérieur, comme je l’ai montré, à propos des pechkirs macédoniens, dans mon Itinéraire de Yougoslavie. Il y a ici plus de science, plus de conscience et moins de sève primitive.

Il est impossible qu’il en soit autrement à une époque où l’artisan n’est plus isolé dans son travail de création, est en contact avec les modèles venus de tous côtés, et cherche à s’adapter au goût de la clientèle. Les œuvres de la signorina de Silanus participent encore de cette beauté propre aux travaux de main, mais elles n’ont plus la spontanéité ni la liberté d’interprétation des tapisseries de naguère. Elle se documente avec intelligence, choisit avec bon goût, sait apparier les couleurs, mais ne s’abandonne plus à son sentiment personnel, comme le faisaient les créatrices des admirables pièces que nous venons de voir chez le sindaco.

Celui-ci nous offre de nous mener dans une vieille Ford haute sur roues jusqu’à l’église de Santa Sabina [corrige Sarbana] et au nuraghe du même nom. Le chemin qui y mène est, nous dit-il, fort mauvais, et notre voiture le supporterait mal. Étant donné la manière dont cette mijaurée s’est conduite au fond du vallon, nous ne lui accordons plus aucune confiance et nous acceptons la proposition du maire.

Le chemin, resserré entre les éternels murets de clôture, rocailleux, cabossé comme le lit d’un torrent, où l’on roule parfois dans l’eau, ne nous fait en rien regretter le confort de notre Parisienne trop maniérée, trop courte de jambes et trop bien vêtue.

C’est un étrange contraste que celui-ci, de ces deux monuments, le nuraghe et l’église, isolés côte à côte au milieu de la plaine, synthèse de l’évolution de l’homme depuis l’âge du bronze jusqu’à celui de l’eucharistie. Ils sont également robustes et trapus, mais le premier n’est que rudesse primitive, amas sans architecture, tandis que l’autre, dans son extrême simplicité, a toute l’harmonie de la pensée chrétienne interprétée par Rome et Byzance.

Il n’en est pas moins vrai que la forteresse protosarde a inspiré en quelque chose les constructeurs du sanctuaire. Celui-ci est rond comme le nuraghe, à peu près dans les mêmes proportions de diamètre et de hauteur, et sa voûte intérieure est construite, avec plus de soin et de fini, comme celles des deux salles superposées de son modèle. Il est possible qu’il ne s’agisse là que d’un hasard, mais la similitude est si curieuse que je me devais de la mentionner.

L’édifice chrétien est flanqué d’une abside en saillie et d’une chapelle latérale avec abside également en saillie. Cette dernière a été restaurée avec prudence par le sindaco qui la considère un peu comme l’un de ses enfants, et est très fier, à juste titre, de cette paternité. Le dessin de l’autel roman est de sa main. Il est heureux qu’il soit intervenu pour sauver cette petite église qui est une des plus anciennes de la Sardaigne, antérieure à l’influence de Citeaux et de Pise, construite sur le plan des trichorum du bas-empire romain; elle doit dater du xe siècle, sinon plus.

Comme je m’étonne de la conservation du nuraghe voisin, le sindaco me dit qu’il en existe un autre, dans la dépendance de Silanus, encore mieux conservé, la Madrane [le Madrone], de forme plus conique et bâti sur une éminence, comme en vigie; que beaucoup de ces nuraghes, jusqu’à nos jours, c’est-à-dire jusqu’à la prise de possession par les Beaux-Arts, servaient aux paysans d’étable ou de grenier, parfois même de demeure; qu’ils avaient done intérêt à les garder intacts, d’autant plus que la solidité de leurs murailles et de leurs voûtes ne réclamait que l’entretien de la plate-forme supérieure. Il est à craindre que devenus monuments historiques, privés de leurs habitants, et des soins indispensables que ceux-ci leur donnaient, ces quelques rescapés de la ruine ne se démantèlent comme les autres.

Pour moi, on sait combien je regrette qu’on ait chassé des ruines antiques la vie parasitaire qui s’y était implantée (Note. Le Dieu qui danse, Ed. Albin Michel) comme il en était encore, avant Mussolini, du théâtre de Marcellus, à Rome, dont j’ai vu, il y a quelque trente ans, les arcades habitées par des artisans de tous métiers, expulsés aujourd’hui au nom des principes sacrés de l’archéologie un squelette.

Costume di Cabras

BOSA

On peut brûler Macomer et Sindia sans aucun remords. En revanche Bosa, que les guides se contentent de mentionner avec dédain, vaut un arrêt de quelques heures, sinon plus.

Nous y descendons à la locanda Murani, qui s’est installée dans un vieux palazzo dont le vestibule est si vaste qu’on y pourrait remiser trois ou quatre voitures, à côté de la nôtre, au bas du grand escalier de marbre. Notre chambre est dans les mêmes proportions, à ne savoir où poser sa chaise dans une pareille étendue. Le plafond se perd dans l’espace, à quelque six mètres de hauteur. Sur l’immense surface des murs, deux chromos, dans des cadres de bazar, représentent la Vierge et le Bambino parmi des anges de bondieuserie, et une nonne rose et blanche, un Guido Reni de pacotille, en extase mondaine devant un crucifix bien élevé. Notre letto matrimoniale est encore de ce type adorable qui se rencontrait partout en Italie, avec un haut chevet de tôle peint de personnages du XVIIIe siècle dans un cadre de fleurs et d’oiseaux. On les a remplacés partout par des plumards à barreaux de cuivre qui participent de l’universelle laideur de notre ère industrielle. Une petite table, deux chaises de paille, un trépied de fer émaillé portant une cuvette et un pot à eau complètent le mobilier de cette pièce pharaones que où l’on pourrait loger une famille de vingt personnes.

La tenancière est une vieille fille acariâtre, à voix glapissante, qui prétend louer ses turnes sans confort au prix d’un hôtel de première catégorie. S’ensuit un débat fort animé où les clameurs de la cacatoesse attirent un personnage au torse nu, en pantalon de pyjama, qui pénètre sans façon dans notre chambre pour appuyer les prétentions de la vieille. Je l’invite à sortir sur-le-champ, s’il tient à protéger ses derrières, ce qu’il fait avec dignité, en rentrant les fesses. L’autre n’en clabaude que de plus belle, avec gesticulations vers les cieux, serments devant la Madone et tous les saints. Finalement, comme il en est toujours en Italie, dans des cas semblables, elle en vient à un rabais de plus de la moitié, ce quine met pas encore sa bonbonnière à sa véritable valeur. Elle s’éloigne en gémissant et revient bientôt réclamer nos passeports. C’est la règle, je le sais, et on ne peut rien faire contre cette inquisition. Mais elle m’apporte, par sur croît, toute une liasse de papiers à couvrir d’un véritable curriculum vitae, avec un pedigree complet, jusqu’aux noms et prénoms de nos grands-parents. Je m’astreins longuement à cette reconstitution historique, et bouche ses lacunes avec une imagination de romancier. Que peut bien faire la police italienne de ces renseignements fallacieux? Pendant notre séjour de près d’un an au Mexique, on ne nous a pas demandé une seule fois nos passeports. Les hôtels vous présentent bien une menue fiche à remplir mais on y écrit tout ce qu’on veut. La police du pays pourrait en retrouver plusieurs où je me suis inscrit comme un nommé Hérodote, ou Livingstone, ou Salmanazar et même Landru, et où mon âge varie entre vingt-deux ans et quatre-vingt-dix-huit, Amandine, comme toutes les femmes, avait définitivement fixé le sien à vingt-cinq ans. Les formalités accomplies, la vieille s’en va en invoquant tout le calendrier. Le surlendemain, au moment de notre départ, elle se remettra à piailler en nous réclamant cinquante lires de supplément, je ne sais pourquoi, avec une telle pantomime et de telles grimaces que je finis par lui en donner cent, les cinquante de rabiot pour aller voir un aliéniste.

Bosa, par exception, n’est pas au faîte d’une colline mais au bord d’une rivière, le fiume Temo, et non loin de son embouchure. Seul le château, celui-ci encore des Malaspina, domine la ville, ceinturé d’un double rempart, celui de pierre, démantelé, avec deux tours romantiques, et un autre beaucoup plus rébarbatif, fait tout entier de figuiers d’Inde hérissés d’épines.

Un pont offre une belle entrée à ce gros bourg d’une physionomie toute particulière. Elle provient surtout de l’emploi, presque général dans la décoration, d’un trachyte grenu, à parcelles de grenat, d’une couleur rouge foncé, matériau assez rude au toucher, pourtant facile à travailler, mais d’une grande résistance à l’air. C’est la pierre commune du pays. Le castel des Malaspina en est entièrement bâti; et nous verrons que les petites baies de la Marina, derrière le môle, sont faites de cette roche colorée.

La qualité ornementale de cette belle pierre apparaît, dès qu’on a franchi le pont, dans les motifs barocco qui agrémentent la cathédrale toute blanche, coupole comprise, d’un candide bleuté dans les ombres, comme les glaciers. Ce n’est pas que ce Duomo soit d’un grand style, mais les courbes, les volutes et les encadrements du trachyte sur fond blanc en font un décor architectural des plus séduisants.

L’emploi de cette chaude matière dans les longs pilastres des façades, dans les corniches, dans le cadre des portes et des fenêtres, ennoblit la plupart des hautes maisons du Corso, la seule rue valable de la ville. Elles sont à trois ou quatre étages avec une multitude de balcons à accoudoirs et consoles de fer forgé. Les fenêtres des rez-de-chaussée sont fermées de fortes grilles à sections carrées, pareilles à un puissant filet de fer; les judas des portes sont recouverts du même solide réseau; en sorte que le bourg, à midi, semble assiégé par le soleil, et toute sa population réfugiée derrière les barreaux.

Les boutiques de ce corso font tout ce qu’elles peuvent pour se moder-niser, mais leur ancienneté se révèle par leur étroitesse et leur voûte en ogive, à fortes nervures; salles basses de ces vieilles demeures de noblesse marchande, car le commerce n’a jamais fait déroger personne en Italie, témoins les Medici. Elles sont aujourd’hui terriblement déchues, envahies par les artisans et les paysans, morcelées en quarti, comme nos hôtels nobiliaires du Marais. Le soir, la rue est pleine de gens à cheval ou à dos d’âne, qui reviennent des champs. Sitôt leurs bêtes à l’écurie, ils se rassemblent dans les osterie voûtées où ils boivent en s’entretenant avec éclat, sur ce ton de dispute de la conversation du peuple. Nous n’y découvrirons pas un seul costume sarde, toute la paysannerie vêtue de confection à bon marché et coiffée de casquettes.

Toute une hydrographie de ruelles afflue vers le Corso, quelques-unes d’un pittoresque divertissant, sales à souhait, ce qui met de la patine sur les murs. Elles passent souvent sous des arcs de pierre qui sont peut-être là pour étayer les maisons; mais la solidité de leur bâtisse, granit et trachyte, les garantit, après plusieurs siècles, de tout écroulement. C’est un bourg robuste, construit à une époque où les propriétaires abritaient leur famille pour une vingtaine de générations.

Au bout du Corso s’étend une vaste place plantée de beaux arbres, au centre l’inévitable monument aux Caduti, les morts de guerre, de cette même pierre couleur de rouille dont est bâtie la ville. Il y a là des trattorie où l’on peut manger d’excellent poisson tout fraîchement pêché, avec des vins allègres, comme le sont tous ceux de Sardaigne. Un critique avisé a dit que mes jugements sur une région n’étaient pas sans dépendre parfois des vins que j’y avais bus. C’est en partie vrai. Comment résister à la générosité d’un cru, et ne pas se laisser aller à un certain lyrisme quand on a le cerveau illuminé? Les agences de tourisme devraient bien enivrer leur clientèle quand elles la promènent dans des secteurs ingrats.

Bosa

TABLE DES MATIÈRES

VERS CAGLIARI

Nous irons maintenant tout droit sauf fantaisies imprévisibles jusqu’à la capitale sarde, Cagliari, en longeant la mer et la lagune de Cabras pour rejoindre la grand-route à Oristano. Nous abandonnons pour le moment tout le centre et la partie orientale de l’ile que nous aurons bien le temps d’explorer en remontant vers Olbia.

On ne peut rien imaginer de plus mexicain que Suni. Matériaux, architecture si l’on peut dire couleurs, pauvreté, tout y est. Nous y verrions passer des Indiens du Michoacan que nous n’en serions nullement étonnés. Les petites maisons sans étage, dont les façades roses voisinent audacieusement avec l’orangé, le mauve, le carmin et le jaune acidulé des autres, sont bâties en adobes et couvertes de tuiles rondes.

Toute la région de Suni est parsemée de nuraghes, au nord surtout, en allant vers Padria. Nous en avons, hier, visité quelques-uns, dont celui bien conservé, à deux étages, qu’on nomme Nuraddeo. Le voyageur peu curieux de monuments protosardes peut les laisser derrière lui sans regret ce sont toujours les mêmes moulins aptères, et les mêmes salles à voûte conique, le sol gratté et regratté par les fouilleurs des musées,

La basilique de Cuglieri, Sainte-Marie-des-Neiges elles doivent avoir fondu sous le soleil d’aujourd’hui a, d’un peu loin, l’allure massive de l’Alcazar de Tolède, avant la guerre civile. De près, ce n’est qu’une grande église à deux tours et coupole, qui domine facilement les maisons basses de ce patelin où vivent des gens sans désir d’évasion. Il y en a comme ça des milliers sur la terre, qui ne consentiraient pour rien au monde à quitter la ville ou le village de leurs habitudes, sous la dictature écrasante de l’ennui. Il n’y a pourtant qu’à se laisser descendre, même sur des patins à roulettes, pour arriver à la mer, au bout de laquelle s’alignent successivement 360 méridiens remplis de merveilles.

Pour en rester à la Sardaigne, la côte de Santa Catarina en est une, dans sa blancheur et son dépouillement, à la portée des fortes âmes qui se plaisent dans les étendues désertiques. La présence de l’homme se manifeste par une multitude de petits rectangles clos de roseaux séchés, un de ces paysages que je choisirais si j’étais peintre, faits de lignes simples et de tons neutres, à animer sous un pinceau subtil. A Riola Sardo, cela devient de plus en plus mexicain: des haies d’agaves et de figuiers de Barbarie autour de terrains incultes.

Par contraste, cette stérilité nous fait naître l’envie de rebrousser chemin vers Milis, par la grand-route de Macomer; et on croirait que ces approches d’une région fertile font fleurir les costumes féminins les plus inattendus. Si le noir y domine, il est rehaussé des couleurs les plus brillantes, les mantes de têtes doublées d’un orangé très vif qui éclate à chaque poussée de la brise, le bas de la jupe orné d’une large bande vert pomme (Dessin p. 325). Un peu plus loin, une paysanne qui porte sur le crâne une jarre de terre cuite, enveloppée dans les amples draperies d’un tissu noir, a la stabilité de l’admirable Pénélope de Bourdelle.

Milis est la Vega de la Sardaigne, un immense territoire très irrigué et par là propice à la culture des agrumes. Ses orangeraies produisent des petites oranges peu séduisantes d’aspect mais pleines de suc et de saveur. Dès l’entrée du bourg, qui n’est qu’un jardin, les odeurs condensées des acacias et des orangers en fleur agissent à la manière d’un stupéfiant. II semble que chaque arbre distille un poison délicieux dont on ne pourrait pas plus se passer que de l’ensorcelante pâte brune chère aux fumeurs. Mais si l’on peut s’acagnarder sous les pompeux acacias des chemins, il est difficile de pénétrer dans les plantations d’agrumes. Ce sont domaines de grands seigneurs, clos de hauts murs bâtis pour résister à la poussée d’une végétation charnue, orangers, citronniers, néfliers; fermés par les fortes grilles de portails décoratifs, d’un rococo compliqué, frappés d’écussons aux armes des propriétaires. Leurs biens s’étendent sur des kilomètres carrés avec des centaines de milliers d’arbres qu’arrose tout un réseau d’aqueducs et de rigoles commandé par des éclusettes. Cela bruit continuellement de feuilles remuées et d’eaux courantes. Nous n’y entrerons qu’avec des permis en règle, mais entièrement libres de nos actes dès que nous aurons franchi les grilles. Les orangers tout en fleurs n’ont presque plus de fruits, mais nous nous gaverons de nèfles jaunes au goût aigrelet, notre seul repas le soir où nous avons campé dans le bosco du marquis N… le plus vaste et le plus luxuriant jardin de la région.

Oristano, ville de plaine, a dû être puissamment fortifiée, si l’on en juge par sa tour de Saint-Christophe encore existante, un donjon carré, crénelé, à étages découverts, qui rappelle la porte San Niccolo de Florence. Une grosse cloche occupe la large baie de la tour supérieure, en retrait. L’ensemble est un peu neuf, refait à la manière de Carcassonne et d’Avignon. Les leçons du Piranèse n’ont jamais rien appris aux restaurateurs: ils rebâtissent au lieu de retoucher, et souvent à leur manière, avec ce goût du faux Moyen Age qui a sévi pendant le plein épanouissement du romantisme.

De l’ancienne ville il ne subsiste que deux ou trois maisons, dont celle d’Eleonora, fort délabrée, et le joli portail d’un séminaire, entouré d’une solide marge de ciment; mais le corso Umberto, qui part de la tour, est plein de balcons à rampe de fer forgé, d’un type sicilien un peu abâtardi. Je ne peux rien dire du Duomo dont le campanile, chapeauté d’une étrange coiffure en oignon, semble s’être inspiré du Kremlin. On entrera toutefois dans cette cathédrale à coupole écrasée pour voir l’admirable balustrade romano-byzantine de la chapelle du Remède, reste d’un ambon du x11º siècle qui devait être une merveille.

Il en est une autre tout près de là, dans l’église de San Francesco: un Christ en croix taillé à la gouge dans le bois, polychromé, qui ressemble singulièrement à ce chef-d’œuvre de chez nous, celui de la cathédrale Saint-Jean, à Perpignan. Ces deux Crucifiés sortent évidemment du même atelier, peut-être de la main du même artisan. (Je n’emploie pas volontiers ce mot d’artiste, qui n’existait pas à l’époque, et me semble bien prétentieux.) Tout y est identique: la croix, la maigreur des bras, l’inclinaison de la tête, le tragique de l’expression, la saillie des côtes, le creux du ventre, la position des jambes, le drapé, la crispation des orteils. L’un et l’autre sont évidemment d’origine espagnole ou aragonaise, et de la même époque, le début du XVIe siècle, et non du XVe, comme on nous le dit à Oristano. C’est la dernière expression de ce génial Moyen Age que la Renaissance allait remplacer par l’imitation de l’antique, dans ce qu’elle a de plus conformiste. Les deux œuvres dont je viens de parler, le Christ et la balustrade, nous montrent la grandeur d’un art qui ne cherchait pas encore à reproduire dans leur réalité les formes de l’homme et de la bête.

S. Giusta, un peu plus loin, sur la route de Cagliari, nous offre un nouveau type de ces églises romanes qui sont les fleurons de la couronne sarde. L’influence pisane se révèle dans les murs de côté, leurs longs pilastres unis et leurs arcatures pleines; tandis que la façade, pisane dans son triforium, a quelque chose de la sévérité lombarde. L’intérieur serait un San Miniato sarde s’il avait la richesse décorative du florentin.

Toute la région Arborea-Terralba, que nous traversons ensuite, n’est que terres neuves tirées des marais par les travaux d’irrigation, naguère un terrible secteur de malaria, aujourd’hui une riche campagne de pâturages et de rizières, peuplée par une migration venue de la Vénétie, de la Romagne et de quelques points de la Sardaigne. On leur a bâti des maisons uniformes et bien alignées, du modèle coron. C’est assez dire qu’à l’exception des ingénieurs agricoles, les voyageurs peuvent continuer leur chemin sans obliquer vers cet immense réseau d’étiers où la vie paysanne n’a presque rien de sarde.

Dans ce territoire sans roche, fait tout entier de limon, on ne peut construire qu’en adobes, ces briques crues mêlées de paille et séchées au soleil dont sont bâtis les villages mexicains et même les pyramides précolombiennes. Aussi traverse-t-on des villages si pauvres et si neutres que nous croyons rouler vers Zacatecas, avec deux ans de retard. Je ne suis pas trop étonné de ne rien trouver dans mes notes sur les cinquante kilomètres de route qui nous séparent de Cagliari. Il faut croire que ni Sanluri, ni Serrenti, ni Monastir n’avaient rien qui pût nous arrêter, et Dieu sait si nous nous arrêtons volontiers, dans l’idée qu’il y aura peut-être, on ne sait jamais, une image à ajouter aux quelque cinq cent mille que nous avons recueillies à travers le monde.

Amandine Doré - Milis

Dessin de Amandine Doré

Amandine Doré - Cabras

Dessin de Amandine Doré

CAGLIARI

Ville agréable, bien tracée, bien aérée, très propre; le front de mer tout en galeries couvertes, genre Bologne ou rue de Rivoli, où l’on peut se promener à l’abri du soleil et de la pluie, devant des terrasses de cafés, des magasins, des affiches de cinéma; une longue rue commerçante et bancaire qui monte paresseusement vers le quartier ancien; d’autres tirées au cordeau, coupées à angle droit; un jardin public joliment planté; la Poste, le Théâtre, le Palais Communal, premiers prix de concours d’architectes.

Je ne sais si tout cela constitue un éloge. Dans ces quartiers modernes, ou plutôt 1900, il n’y ‘y a strictement rien à voir, sinon la vie de la rue, ce qui est parfois bien divertissant. Les vitrines n’offrent pas aux dames les séductions de Rome ou de Palerme. Les bars ressemblent à tous ceux d’Italie, c’est-à-dire brillants de nickel et de tubes au néon, avec un personnel attentif et courtois. Les cafés-glaciers vous proposent la plus riche variété de gelati, mais depuis les sundays de la Floride, le sublime du genre, nous ne pouvons plus nous extasier sur les cassate, même celles de Venise.

Mangerons-nous un peu mieux dans cette capitale? Ce n’est pas sûr. En s’y prenant d’avance, on pourra peut-être se faire servir, dans les restaurants de la via Sardegna, des spécialités culinaires du pays, comme les tacculas, brochettes de grives à parfum de myrte, le ziminu, soupe de poisson très relevée; mais l’ordinaire est uniformisé comme partout ailleurs par la sauce tomate. Les fromages sont quelconques, loin de ce roquefort velouté qu’on appelle gorgonzola, et des petits chèvres sous feuille de figuier ou de châtaignier, régals de la côte amalfitaine. La pâtisserie, comme partout en Italie, manque de finesse et de feuilleté. On est ici très fier du gatto, sorte de pâte d’amande ou massepain, mais il ne peut que faire regretter les badem esmessi d’Istambul, ceux d’Hadji Bekir, prince des confiseurs.

Nous ne serons pas longs à grimper jusqu’à la citadelle, mince crête rocheuse qui domine la ville, et où est rassemblé ce qu’elle a de plus captivant. On y monte aisément en auto par les viali des deux Regine, Margherita Margherita et Elena, et on y accède de ce côté à travers les remparts et les portiques moyenâgeux du Castello, vestibule d’un lieu plein de grandeur, de majestueux silence et d’harmonieuse solitude, le seul endroit de la ville où j’habiterais volontiers, dans l’un des palazzi de noblesse qui forment la vieille place de l’Indipendenza.

Tout près de là, au bout de l’étroite rue Martini, s’ouvre une autre place en pente, toute en longueur, parvis du Duomo, celui-ci d’un pisan refabriqué sur épure par un architecte plein de bonnes intentions. On ne manquera pas d’y entrer pour voir les deux Pulpiti romans, malencontreusement débités dans un monumental ambon qui se trouvait, au XIIe siècle, dans l’incomparable Duomo de Pise, et dont celle-ci fit don à Cagliari, alors pisane, lorsqu’elle le remplaça par la fameuse chaire de Giovanni Pisano. Cette divine cité avait une si féconde spiritualité qu’elle pouvait distribuer ses chefs-d’œuvre sans se mettre en peine d’en trouver d’autres. Ce sont, bien entendu, les chanoines du XVIIe siècle qui ont coupé en deux cet ambon d’une « époque barbare » et ont collé chaque moitié contre une muraille, après en avoir prélevé les lions de marbre qu’on peut voir encore au pied du maître-autel. Goût du temps, en tous pays. Les chanoines de Chartres n’ont pas hésité à détruire les vitraux du chœur pour mieux éclairer un autel du Bernin. Les Giotto de Florence ont été recouverts d’un badigeon par un chapitre de la même époque. Nous sommes devenus plus prudents ou moins sûrs de nous ; qu’un objet soit ancien, aussi laid soit-il, nous en faisons un fétiche.

Sur cette même place du Duomo, un édifice sue de la musique par tous les pores, et quand les fenêtres sont ouvertes il s’en déverse un torrent d’harmonies divergentes, une cacophonie de virtuoses, où s’enchevêtrent Chopin, Debussy, Beethoven et quelques autres. C’est le Conservatoire, où toute une tribu instrumentale s’exerce aux dépens du voisinage. On peut aimer chacun de ces musiciens séparément, mais quand ils se manifestent tous à la fois cela ressemble aux chamailleries de la députaille un jour de crise ministérielle.

Le petit escalier, en face du Duomo, mène au plus savoureux des quartiers populaires, ruelles étroites, noirâtres, plongées dans l’ombre et la fraîcheur par les hautes maisons à la génoise, hérissées de balcons du premier étage à la corniche, tous garnis de plantes vertes qui en font des corbeilles suspendues. On se demande quel soleil espère tout le linge qui pavoise les façades, du toit au rez-de-chaussée, en sorte qu’il faut parfois écarter de la main les draps de lit qui barrent la route. En travers de la rue, d’une maison à l’autre, pendent des chemises aux bras suppliants et des pantalons que le vent gonfle de derrières illusoires.

Ce secteur a beaucoup souffert du bombardement de 1943. S’il a tué du monde, il en a libéré d’autres en les gratifiant d’une lumière inespérée. Des locataires d’une de ces vieilles demeures vivaient au fond d’une courette obscure et n’avaient même jamais rêvé de s’en évader. En une seconde, la maison voisine disparaissait dans le fracas des torpilles et ouvrait un décor tout neuf à ces termites de l’habitat. Les rescapés ont aussitôt planté des géraniums et de la vigne dans leur ancienne prison brusquement aérée. Elle est devenue une terrasse fleurie, à couvert de pampres ; et on peut voir ces affranchis des ténèbres se prélasser dans des transats, au milieu de la verdure. Le trépas d’autrui avantage les survivants, comme la chute d’un grand arbre de la forêt tropicale permet l’essor vers la clarté de tous les rejetons qui s’anémiaient à son ombre.

LE MUSÉE ARCHÉOLOGIQUE

«Le mardi, nous renseigne le portier de l’hôtel, le musée est fermé. Il n’ouvre que le jeudi et le dimanche. Mais vous pouvez obtenir une autorisation de visite en vous adressant à la direction. Elle se trouve à côté du musée, au numéro 1 de la piazza dell’Indipendenza, celle où se trouve la tour de San Pancrazio.

— Je la connais. Nous y sommes déjà allés deux fois.

— Buon divertimento !»

Le numéro 1 de la place est une de ces belles demeures aristocratiques où je m’installerais volontiers. La porte en est ouverte, mais il n’y a pas de concierge. Le vestibule et le grand escalier d’honneur retentissent sous mes pas pendant que je monte à l’étage. À mon coup de sonnette rien ne répond pendant un bon bout de temps. Enfin la porte s’ouvre et un monsieur jeune et élégant me fait un salut courtois en s’excusant de m’avoir fait attendre. Comme ce ne peut être que le conservateur lui-même, je lui présente la lettre d’introduction de l’Ente qui nous recommande chaleureusement à tous les directeurs de musées, de fouilles, etc., et nous autorise à photographier, à dessiner, à consulter les documents.

La lecture finie, le conservateur m’invite à entrer et m’introduit dans un salon meublé à l’ancienne. Il me laisse seul en tête à tête avec un grand portrait de jeune femme empreint de cette mélancolie des beaux visages condamnés à disparaître. Je suis fasciné par les grands yeux voilés de tristesse et la bouche où semble s’éteindre le reflet d’un sourire. Un bouquet d’œillets blancs, tout fraîchement cueillis, est placé si près de cette douce image qu’il ne peut que lui être voué.

Le directeur reparaît bientôt. Il apporte sur un plateau deux verres et une bouteille vénérable:
«Vous voudrez bien prendre quelque chose ? C’est un vieux vin du pays.»

Curieux musée où l’on vous offre à boire avant la visite… Je me confonds en remerciements:
«Vous êtes trop aimable, monsieur le conservateur…»

Il sourit en hochant la tête:

«Excusez-moi, mais je ne suis pas le conservateur, et je ne fais même pas partie du musée. Je suis médecin…

— Pardonnez-moi, mais on m’avait dit…

— Oui, je sais. Ce n’est pas la première fois que je reçois une visite comme la vôtre. Les portiers d’hôtel, je ne sais pourquoi, donnent le numéro de ma maison comme étant celui du musée. En réalité, c’est en face, au numéro 6.

— Je suis navré…

— Mais pas du tout, puisque cette erreur me permet de faire votre connaissance. Si vous me le permettez, je vous accompagnerai au musée. Je connais personnellement le directeur. À vrai dire, vous n’avez nul besoin de mon entremise, mais j’aurais grand plaisir à revoir avec vous quelques œuvres que j’aime.»

Pendant qu’il parle, mes yeux se sont plusieurs fois posés sur le portrait de jeune femme. Il s’en aperçoit bientôt et semble touché :

«Ma sœur, m’explique-t-il d’une voix sourde. Elle est morte il y a deux ans. Elle était si douce, si tendre, si belle…

— Oui, monsieur, la beauté transparente d’une lampe d’albâtre qui va s’éteindre. Je l’avais pressenti.»

Le silence et sans doute aussi l’âme paisible de la morte se sont établis entre nous. Je goûte profondément cette minute que le décor, les sentiments, les expressions et ce lointain visage caressé par les œillets rendent précieuse entre toutes.

Nous nous sommes levés sans mot dire. Dans l’escalier, mon hôte semble revenir à lui-même, à la courtoisie cordiale que, dans son esprit d’Italien, plus encore de Sarde, il doit à un étranger qu’il a reçu chez lui.

Amandine m’attendait dans la voiture. Il s’incline devant cette jeunesse souriante qui doit remuer en lui de poignants souvenirs. Il ne nous quittera plus de la journée, tant par devoir d’urbanité que pour dissiper sa peine. Il est resté pour nous de ces amis d’un jour que le voyage vous offre quelquefois et qu’on ne quitte pas sans regret.

Le musée n’est pas seulement consacré à l’archéologie, comme pourrait le faire croire son titre; c’est aussi une excellente galerie de peinture ancienne. En visiteurs imprévus, conduits par un gardien, on nous fait passer directement des bureaux administratifs dans les salles de l’étage, où sont exposés les tableaux. Quelques très beaux Primitifs de l’école siennoise nous accrochent dès l’entrée, dont un fragment de polyptyque d’un inconnu du XIVe siècle, où figurent saint François d’Assise et des épisodes des Fioretti. On le voit ici tout jeunet, l’air d’un novice, avec une petite moue qui veut être de la concentration.

J’ai réuni quelque trois cents effigies de ce saint que je vénère pour sa foi brûlante et son humilité devant son œuvre grandiose, l’intrépide apostolat franciscain qui n’a cessé de marcher côte à côte avec les découvreurs du monde. Quel est le portrait vrai? s’il en est un. Peut-être celui de Subiaco, dans la petite grotte du moyen étage, peint de son vivant, quelques années avant les stigmates, et qui répond le mieux à la psychologie de ce personnage lucide, réaliste, qui a su vaincre tous les obstacles pour établir son ordre sur une base impérissable. Le visage émacié, le corps fluet que les peintres lui ont donnés depuis n’expriment en rien la volonté paisible, confiante en Jésus, de cet extraordinaire animateur.

Nous ne nous attarderons guère, toutefois, dans cette pinacothèque qui offre tant d’œuvres de premier choix. Nous reviendrons les voir un autre jour. Nous sommes venus surtout pour étudier les petits bronzes nouragiques que le musée a rassemblés par centaines, venus de tous les coins de l’île. Ils sont à l’étage du dessous, dans une grande salle qui donne sur le jardin, un peu trop à l’étroit dans leurs vitrines et insuffisamment éclairés, le détail de ces figurines menues ayant une grande importance. C’est en effet tout ce que nous avons pour essayer de reconstituer une civilisation tombée, je l’ai dit, dans l’oubli, et sur laquelle aucun texte de l’Antiquité ne nous renseigne.

S’ils ne sont pas, à quelques exceptions près, d’un grand intérêt artistique, ils ne laissent pas d’être passionnants, en ce qu’ils nous révèlent une humanité primitive dont il est bien difficile d’établir les origines et les influences. A les voir, on croirait se trouver en présence d’œuvres datant de plusieurs millénaires, traitées par des hommes de la préhistoire, et non par des contemporains de la plus haute civilisation grecque, celle qui s’épanouit après les invasions achéennes et doriennes. Ces petits bronzes, dont le plus grand n’atteint pas 30 centimètres et dont la moyenne est de 15, montrent une gaucherie dans le modelage qui apparente certains d’entre eux à des fétiches nègres sans qualité.

Les disproportions corporelles, la raideur des mouvements, ne sont pas du tout les conséquences d’un principe esthétique mais l’effet d’une maladresse initiale et d’une grande pauvreté dans l’outillage. Ce ne sont le plus souvent que des marionnettes mal agencées, aux membres sans musculature, aux mains en palette, aux visages inexpressifs et dont les traits à peine indiqués ne peuvent nous donner aucun renseignement sur la race.

Elle était cependant en contact avec des civilisations très développées et qui ont laissé des chefs-d’œuvre de tous genres. Les Protosardes ont certainement exploité les mines de cuivre de leur île, mais ils n’en ont tiré que des quantités insuffisantes pour leurs besoins ; aussi ont-ils accueilli avec faveur les commerçants qui leur apportaient les lingots de Chypre et surtout de Crète, dont on a retrouvé les exemplaires, avec marques d’origine, qui sont exposés au musée.

Ils étaient donc en rapport avec la culture égéenne au moment de son plein épanouissement. Il est étonnant qu’ils n’en aient pas tiré parti, comme les Étrusques ont su le faire avec tant d’habileté qu’il est parfois très difficile de distinguer les œuvres qui leur appartiennent en propre de celles des Grecs qu’ils ont imitées.

Il s’agit par conséquent d’un peuple contemporain des plus riches civilisations, incapable de se les assimiler. Ce que j’ai dit de leurs constructions, qu’on ne peut pas appeler de l’architecture, est donc aussi vrai pour leurs œuvres plastiques.

Ces petits bronzes et tout ce qui les complète — céramique, bijoux, ustensiles de métal, etc. — n’en sont pas moins d’un puissant intérêt, en ce qu’ils ressuscitent, dans son vêtement, ses armes, son existence quotidienne et ses dieux, un peuple dont nous ne saurions rien sans eux.

Mais il ne faut pas qu’avec le goût dépravé de notre époque pour tout ce qui nous vient des primitifs, même des plus indigents des cannibales, on nous les présente comme des œuvres d’art à ranger parmi les productions de la Crète, de Mycènes et de la Grèce archaïque.

Ce ne sont que des ébauches malhabiles faites par des hommes qui ignoraient également les métiers de sculpteur et de fondeur. Il ne suffit pas qu’une statuette soit tirée d’une nécropole pour qu’on puisse la mettre parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain.

Entre celles des Protosardes et les deux petites têtes de Syracuse, il y a autant de distance qu’entre un abécédaire et l’Odyssée.

Museo di Cagliari

CAGLIARI – SANT’ANTIOCO – CAGLIARI

Je ne pense pas qu’il soit utile de détailler ce nouvel itinéraire qui forme un grand cercle autour de la pointe sud-ouest de l’île, à travers sa région la plus ingrate. Sauf dans sa dernière partie, Giba-Cagliari, il offre peu de paysages séduisants, encore moins de villes. Je ne ferai donc que mentionner quelques escales et nos rencontres de route, dont l’une nous a arrêtés pendant plus de deux jours. Encore n’est-elle pas spécifiquement sarde et aurait-elle pu se faire dans n’importe quel pays du monde, même chez nous.
Nous ne sommes pas encore à Decimomannu que nous obliquons déjà vers la gauche, à travers la plaine, pour aller voir l’église romane d’Uta. Elle est tout au bout du village, dans la solitude d’un vieux cimetière désaffecté, ombragé par de grands eucalyptus. La pierre est une sorte de molasse à coquilles, qu’on a dû faire venir de loin dans ce secteur de lagunes et de salines. Très belle de proportions, elle ne peut être que l’œuvre d’ouvriers pisans. Elle est à mettre dans le précieux reliquaire d’un art qui, je l’ai dit, s’est exprimé en Sardaigne avec une noblesse et une simplicité d’accent peut-être uniques.
À Domus Novas — un nom dont la latinité nous renseigne sur les origines directes de la langue sarde — nous prenons à droite, cette fois, pour aller visiter la grotte de San Giovanni. C’est, je pense, la seule au monde où l’on puisse se promener en voiture et passer d’un bout à l’autre sans quitter le volant. L’expédition exige de la prudence, tant par l’étroitesse et les sinuosités de la route qui y mène que par les méandres obscurs où l’on s’engage. On n’a pu établir ce curieux passage qu’en réduisant le lit d’un ruisseau qui fait, sous ces voûtes écrasées, beaucoup plus de bruit que ne le comporte son débit. Il vaudrait mieux, sans doute, faire le parcours à pied, mais, outre le divertissement de la nouveauté, on n’y verrait goutte, si ce n’est au voisinage des entrées.
Nos phares surprennent deux amoureux qui ont amené leur Fiat au fond de cette caverne pour goûter le charme de la solitude et des ténèbres. Je voilerais bien, pudiquement, nos lumières si je ne craignais d’érafler la robe de la Parisienne ou de la verser dans le ruisseau. Il doit y avoir longtemps que ces spéléologues de l’amour occupent le lieu, car ils nous considèrent avec les yeux clignotants d’un hibou qu’on tire brusquement de sa retraite. Je m’excuse en passant de notre importunité, ce qui nous met dans un grand embarras lorsque nous débouchons, à la sortie, sur un mauvais chemin qui m’a bien l’air de ne mener nulle part. Il n’y a donc plus qu’à retourner sur nos roues, retraverser la grotte dans l’autre sens; mais ce serait de nouveau troubler dans ses ébats le pauvre couple.
Nous évaluons donc le temps approximatif qu’il peut encore y mettre: une heure, me dit Amandine; une demi-heure, jugé-je en homme; et faisant la juste part de notre compte à chacun, nous prenons le parti d’attendre trois quarts d’heure avant de repasser dans l’alcôve rocheuse. Le délai n’est pas sans agrément, car ce petit chemin est d’une bucolique attendrissante, tout verdure, fleurs et petits oiseaux. Aussi allons-nous faire une promenade à pied dans un vallon d’agrumes plein d’odeurs nuptiales. Il faut vraiment aimer la nuit et son mystère pour ne pas avoir plutôt choisi l’ombre d’un oranger, d’autant plus que nous ne rencontrons personne dans les plantations.
Au départ, je donne quelques grands coups de klaxon pour avertir les amoureux; mais il faut croire que la limite d’une demi-heure que j’avais fixée leur avait suffi, car nous ne les avons plus revus.

Iglesias — Les Églises, en espagnol, ce qui dénonce une nouvelle influence linguistique — ferait imaginer une ville hérissée de campaniles et de coupoles. En fait, ce n’est qu’un pauvre bourg où il n’y a que trois églises, dont le Duomo en roman bâtard.

On entre ensuite dans la grande région minière de l’Iglesiente, ravagée tout entière par l’industrie: versants pelés, couverts d’usines et de maisons ouvrières d’un type unique où vivent de pauvres bougres de mineurs qui auraient tout à gagner à redevenir paysans. Mais la paie régulière et assurée, à la fin de la semaine, leur paraît sans doute plus avantageuse que les hasards de la récolte et de l’élevage. L’air est saturé d’une puanteur de carbure ou d’œuf pourri qu’aucune brise ne peut dissiper.

Nous filons grand train jusqu’à l’île San Antioco, reliée à la route par un pont romain, et nous grimpons jusqu’au faîte du bourg de même nom qui est l’ancienne Sulcis carthaginoise et romaine, fouie de catacombes depuis longtemps vidées jusqu’aux moelles par les archéologues. Dans un coin d’ombre de la petite place, nous nous amusons avec une bande de gosses dont un petit rouquin à taches de son, dont j’ai vu des centaines d’exemplaires à Hambourg et à Berlin, au temps où je voyageais encore dans les régions froides. Il a tout juste l’âge qu’il faut pour dater de l’occupation allemande, et les autres ne l’appellent que Tedesco. Il a déjà l’allure martiale, et on sent qu’il ne tardera guère à mater tous ces petits Latins. En attendant, il est assez habile pour attraper au vol la plus grande partie des caramels que nous leur distribuons, se montrant ainsi l’émule des politiciens du pays paternel.

Nous retrouvons la Sardaigne champêtre à Giba, et tout le long de la route de l’extrême sud de l’île, jusqu’à Domus de Maria. Ce ne sont que vignes et amandiers, fraîches vallées, jusqu’à Teulada, où l’on se croirait revenu à Milis, tant le pays est couvert d’orangers et de citronniers. Nous découvrons ici quelques rudiments des anciens costumes locaux dont nous n’avions pas trouvé trace depuis notre départ de Cagliari. Les femmes sont vêtues comme les Arlésiennes légendaires: la jupe longue, le corsage ajusté, le fichu croisé sur la poitrine et tombant en pointe dans le dos. Il n’y manque que la petite coiffe provençale, remplacée ici par des nattes en diadème. Elles sont, à Teulada, parce qu’elles en ont l’habitude quotidienne, beaucoup moins empêtrées dans leurs jupes que les petites demoiselles des Félibriges, pour qui ce vêtement n’est qu’une mascarade occasionnelle.

À Pula, nous nous arrêtons devant un cirque ambulant qui a déployé sa tente dans une prairie, non loin de la route, et établissons notre campement sous des pins. La grande tendresse que nous avons pour ces baladins de campagne nous fait demander au chef la permission d’installer notre voiture dans le camp et de prendre nos repas en commun, en payant notre écot. Il s’en amuse et nous demande si nous sommes du métier. Peut-être, car enfin l’existence des écrivains et des peintres a quelque chose de brillant et de chanceux, comme celle des saltimbanques. Je me garde bien de lui faire cette réponse; je lui avoue que nous n’avons aucun numéro dans nos bagages, mais que nous serions contents de vivre avec eux pendant un jour ou deux. Il y consent enfin, et nous nous installons parmi les roulottes, au milieu de la curiosité sympathique du personnel. Il s’intéresse surtout au dépliement de la literie et à l’installation de la moustiquaire; celle-ci, surtout, nous vaut des compliments de connaisseurs. Les femmes, comme il se doit, se montrent plus réservées; la présence d’une autre femme les inquiète, mais Amandine ne tardera guère à les apprivoiser et sera adoptée le soir même. C’est ainsi que nous avons vécu pendant deux jours entiers avec ce petit peuple forain d’Italie que je connais depuis longtemps, ayant accompagné jadis, pendant plus d’un mois, à travers la Calabre, une troupe de musiciens et d’acrobates. Les gens du cirque et du music-hall à numéros sont parmi les plus honnêtes et les plus travailleurs d’un monde qui perd le sentiment de l’équipe et de la discipline. Nous assisterons, le matin, aux exercices d’entraînement des jongleurs, trapézistes, danseurs, pitres et clowns au visage nu. Ils sont attentifs à la moindre faute, recommencent vingt fois leurs tours jusqu’à ce qu’ils les satisfassent, reçoivent les observations du maître sans se rebiffer dans leur amour-propre, s’ingénient somme toute à faire au mieux, sans aucun espoir de récompense. Cela me repose de tant de gens de lettres qui ne savent pas écrire et n’ont ni l’amour ni le respect de leur métier.

Je n’ai jamais rencontré dans ce peuple vagabond de plus belle figure que Giska. Je la crois d’origine slave ou hongroise, peut-être tzigane, bien qu’elle ait toujours vécu dans le pays et ne parle qu’italien. C’est une grande fille aux allures un peu masculines, des muscles et un cou d’adolescent, le visage pathétique, travaillé à grands méplats. Elle fait un numéro d’accordéon, un énorme instrument suspendu à une bretelle de cuir et qu’elle manie en l’appuyant sur son ventre plat. Elle en tire des sons presque aussi émouvants que son visage passionné, aux grands yeux noyés d’ivresse musicale, à la bouche imprégnée d’une amertume voluptueuse.
Campée sur ses jambes largement écartées, elle manie le gigantesque soufflet sans effort apparent, avec les plus délicates nuances du son et des accords. Jamais elle ne regarde les touches, mais toujours droit devant elle, du côté où s’édifie son rêve. Elle n’est vraiment elle-même que sur la piste du matin, quand il n’y a autour d’elle que ses camarades absorbés par leurs exercices. Pendant le spectacle, elle se doit au public, elle trouve le moyen de sourire, et son étonnant visage ascétique s’adoucit sous le rouge et la poudre. Elle n’est pas faite non plus pour la robe de velours à jupe longue qu’elle doit revêtir dans la soirée. C’est au travail du jour qu’il faut la voir: ses bras nerveux, aux coudes aigus, sortant du corsage sans poitrine, comme écrasé par son accordéon, les jambes robustes, bien dessinées sous la jupe de cotonnade. Elle ferait fortune à Paris, présentée telle quelle, sans oripeaux ni maquillage, dans toute sa splendeur animale, grande artiste instinctive et virtuose de cet instrument difficile, avec une poésie de steppe que je n’ai rencontrée que chez elle.
Mais le chef y tient à plus d’un titre, et l’accueil cordial qu’il nous a fait nous interdit de la lui enlever. Au surplus, que deviendrait-elle hors du milieu qu’elle a choisi, tigresse en cage derrière des barreaux dorés?

Un après-midi, nous sommes allés voir, sur le promontoire de Nora, non loin de notre cirque, la chapelle de Sant’Efisio, patron de la Sardaigne. Sa statue, enfermée dans une vitrine surdorée, pareille à une chaise à porteurs, est presque toujours offerte à la dévotion dans l’église du même nom, à Cagliari. Le 1er mai, elle est transportée en grand cortège à la chapelle de Nora, édifiée sur le lieu même où le saint a subi le martyre, lente procession qui met plus d’une journée à couvrir les quelque trente kilomètres de route. Elle passe en effet la nuit dans la pineraie de Sarroch, aux deux tiers du chemin, et ne parvient à la chapelle que dans la matinée du lendemain. Les 2 et 3 mai sont consacrés aux offices religieux et aux offrandes des pèlerins. Le 4, le cortège rentre à Cagliari, d’une traite, en sorte qu’il n’y arrive qu’à la fin de la journée.
Nous avions assisté, en ville, au retour du saint dans son église. Il est précédé d’une longue cavalerie un peu bien espacée, les hommes en brillant costume régional, les bêtes en grands colliers de fleurs et bouquets d’œillères. Des musiciens qui portent une sorte de haut fez de feutre rouge soufflent dans de longues flûtes à plusieurs tuyaux. Leur costume est aussi oriental que leur coiffure; on les croirait sortis du sérail de Stamboul, au temps des Abdül-Hamid. Quelques cavaliers de distinction, en chapeau haut-de-forme, escortent directement la vitrine où la petite statue du saint tremble au pas des porteurs. Les milliers de gens accourus de tous les points de l’île pour voir le cortège s’ettassent le long des trottoirs deux ou trois heures avant son passage, avec cette patience et cet amour des cavalcades qui n’appartiennent qu’aux Italiens, aux Sardes encore plus.
La chapelle du promontoire est vide aujourd’hui, déjà revenue à la grande solitude devant la mer. Elle est très ancienne mais ne le paraît guère, bâtie au XIe siècle par des Bénédictins de Marseille, refaite cent fois depuis, jusqu’à la pleine décadence de notre temps sans mysticisme. Sant’Efisio doit s’estimer heureux de n’y passer que deux jours par an.
Les amateurs de moellons romains auront de quoi se repaître un peu plus loin, en allant vers la pointe du promontoire. Ils y trouveront les pauvres restes d’un théâtre dont il est bien regrettable qu’on n’ait pas employé les pierres pour bâtir une maison au même endroit. Le paysage en vaut la peine: mer bleue, promontoires et îlots; au fond d’une baie, Cagliari, aussi rose qu’un laurier en fleur.

TABLE DES MATIÈRES

DE CAGLIARI À ARBATAX

Route vers le nord, en repassant par Monastir où nous obliquons à droite, vers Senorbi. Nous retrouvons ici dans sa plénitude la vie champêtre et pastorale de la Sardaigne. C’est, au fond, le principal attrait de cette île, dernier refuge d’une géorgique sincère où Virgile, qui ne faisait que passer ses week-ends dans les villas impériales, ne trouverait pas son compte. Avant lui et après lui il y a toujours eu des écrivains pour nous dépeindre une vie paysanne toute en poésie et bergeries qui n’a jamais existé que sur les tablettes ou le papier. Cela va sans interruption de Théocrite à Giono qui pourtant sait à quoi s’en tenir sur la mentalité des paysans provençaux. Quand nous nous promenions ensemble dans sa campagne de Manosque, il me racontait à leur sujet, avec quel merveilleux talent d’évocation! des histoires qui n’avaient rien de bucolique.
Il n’est sans doute pas de pays proche de nous où la vie agreste ait conservé, comme en Sardaigne, son caractère antique. À l’orient de l’Europe, la Grèce et les Balkans nous en présentent des tableaux qui n’ont pas changé depuis des siècles, mais ce sont des régions d’un accès plus difficile, alors que la Sardaigne est à notre seuil. Si l’existence paysanne s’est modernisée en beaucoup de points de la péninsule, elle est restée ici à peu près ce qu’elle était sous la domination romaine, avec le même outillage, les mêmes chars à bœufs, les mêmes cortèges de chevaux, de mulets et d’ânes, les mêmes troupeaux menés sur les chemins par des bergers et des bouviers dont le costume seul a changé. On rencontre très peu de camions sur les routes, guère plus d’autos, et les marchés ont une physionomie quasi médiévale. Vacances de repos, tel est le slogan dont devrait se servir le Tourisme sarde.
Le paysan, comme son congénère sicilien, est l’un des plus durs et des plus patients au labeur. Il s’en faut cependant qu’il ait transformé son île en un vaste terrain cultivé. Sa population — le quart à peu près de la sicilienne — ne le permet ni ne l’exige. Il s’est borné aux terres fertiles et bien irriguées, les plaines coupées d’étiers et les vallées. Il y a encore beaucoup de forêts sur le flanc des montagnes, ce qui vous rafraîchit la vue lorsqu’on sort de la sécheresse sans verdure de la Sicile d’été. Mais dans les secteurs qu’il occupe, le paysan sarde sait tirer parti du moindre pouce de terrain. Pâturages, labours, vergers se succèdent tout au long de la route que nous suivons ce matin; et quand nous pénétrerons dans le massif du Vittoria nous verrons des coteaux entiers patiemment travaillés à la houe par des générations de culs-terreux.
J’en donne ici une image édifiante, prise aux environs de Dorgali, une large vallée minutieusement mosaïquée de parcelles en gradins, à se croire au-dessus des rizières de Java, chaque lopin soigneusement clos de murets en pierres sèches, qui consacrent les droits du propriétaire et opposent un rempart au bétail du voisin. On y verra comment le paysan s’est emparé de la plus mince surface plus ou moins plane, quitte à boucher les creux et à raboter les saillies qui pouvaient le gêner dans son labour.
Sur cette route champêtre où nous nous arrêtons à chaque instant pour laisser passer les troupeaux, on ne peut vraiment faire escale qu’à Suelli, un petit bourg de rien, mais qui abrite dans son église de San Giorgio un brillant polyptyque du XVIe siècle, et surtout la grille de fer forgé qui ferme la chapelle du saint patron, travail à l’espagnole, d’une élégante sobriété.
Les grands artistes italiens ne s’embarquaient pas volontiers pour cette île sans mécènes, où la vanité ni l’intérêt ne trouvait son compte. À Florence, le moindre pan de mur à décorer attirait une foule de compétiteurs avides de gloire et d’argent. Les petits podestats de la Sardaigne n’avaient ni palais ni revenus. On ne peut donc ici se montrer exigeant, comme on a le droit de le faire en Toscane ou en Vénétie. Voyage de nature, tel est à peu près le sens d’une promenade dans l’île, et en cela elle nous comble, qu’il s’agisse de la montagne ou du littoral.
Nous nous en apercevrons surtout entre Seui et Arbatax, la plus belle route du pays, qui vous hisse à plus de mille mètres au milieu de paysages grandioses. Des forêts de chênes-lièges dévalent du haut des montagnes, avec leurs troncs sanglants et leurs gestes d’écorchés. Les rares villages, Ussassai, Gairo, accrochés aux versants, sont pleins de promesses qu’ils ne tiennent pas quand on les touche, mais mettent une note blanche et rose dans un décor romantique. Lanusei, quand on le domine de la route, fait un premier plan bien découpé sur une longue fuite de versants, jusqu’à la mer dont une lagune toute ronde absorbe le bleu du ciel. C’est aussi une région de costumes sincères et généralement portés. Si les hommes n’ont plus que la berretta dont le fond se balance drôlement au niveau du front (D. p. 342), les femmes portent encore la robe longue à larges plis et le voile de moniale. Nous en croisons qui reviennent des champs en longues théories, leur fardeau sur la tête. L’une d’elles, grande et élancée, ressemble à une Vierge gothique, avec le mouvement un peu courbé des statuettes taillées dans une défense d’ivoire.
Après ces madones du Moyen Âge, Girasole, près de Tortoli, nous offrira le plus curieux contraste vestimentaire, à croire que les femmes au village se sont inspirées des journaux de mode de Paris: le corsage au décolleté largement arrondi, les manches bouffantes arrêtées au coude, la jupe faisant valoir les formes, l’habituel voile monastique remplacé par un foulard de cotonnade, comme en portent nos Parisiennes les jours de vent.
Nous ne resterons pas longtemps à Arbatax, port charbonnier et minier de cette Ogliastra que nous venons de traverser. La nuit va venir et il nous faut trouver un lieu de campement. Nous le cherchons en vain sur la route de Baunei où le moindre champ est clôturé du petit mur traditionnel. Nous nous décidons à prendre un chemin étroit, creusé d’ornières, qui semble se diriger vers la mer. Il y mène en effet par des méandres très compliqués, et nous débouchons enfin sur une sorte de promontoire où veille une lourde tour pisane, la pointe de S. Maria Navarrese. L’ensemble est le jardin d’une villa, hautes herbes, massifs de fleurs, bois de pins qui décline jusqu’à la plage. Nous savons que nous pouvons compter sur l’hospitalité sarde. Le propriétaire non seulement nous autorise à camper dans un pré voisin de sa maison mais s’inquiète de notre repas et finalement nous prie de dîner avec lui, en s’excusant de ce que l’imprévu de notre visite ne lui permette pas de nous recevoir comme il le désirerait. En attendant, il nous conduit jusqu’au bas de la tour où il nous laisse à nos ébats en eau profonde.

Un immense croissant de plages désertes s’étend de là jusqu’au promontoire d’Arbatax. Chez nous elles seraient bordées de villas. Celle du Sr e Marini, notre hôte, est la seule de la région. Presque tout le littoral de la Sardaigne, île aussi grande que la Sicile, se présente sous cet aspect de solitude, loin des routes et de leur trafic. Sur quelque trois cents kilomètres de côte, entre Cagliari et Olbia, il n’est peut-être pas vingt points où l’on puisse l’atteindre, sinon par des chemins très difficiles. Or chaque fois qu’on y accède on découvre les plus beaux paysages maritimes, les découpures à l’infini des caps et des baies, le rayonnement des plages, et, vers le nord, de grandes îles toutes roses de leur granit. Sans doute la contemplation de la mer n’intéresse-t-elle pas le Sarde qui est surtout un montagnard, ou faut-il voir là cette tradition du sentiment romain qui ne considérait la mer qu’avec une horreur terrifiée.

Girasole
Girasole

DORGALI ET CALA GONONE

Nous avions remarqué, en passant, une route en tunnel qui se détachait à main droite et devait par conséquent aller vers la mer. La carte succincte dont nous disposons nous fait voir qu’elle descend en effet à Cala di Gonone, sur la rive. C’est l’un des vingt points d’accès commodes à la mer dont j’ai parlé plus haut. Encore a-t-il fallu pour le rendre possible percer la montagne dans toute son épaisseur et établir à grands frais la parfaite route en méandres qui décline lentement de 400 mètres à zéro. Nous avons projeté d’y camper ou d’y loger, car cette station balnéaire toute neuve doit comporter quelques hôtels. C’est le séjour d’été des gens de Nuoro qui n’est qu’à trente kilomètres de là.
Le site est très beau, la station banale à souhait, créée pour petites bourses mais qui rêve de faire son San Remo. Il n’y manque même pas la promenade du bord de mer, asphaltée, pleine d’espoirs ambitieux, qui se prolonge sur cinq cents mètres, sans une maison, plantée d’arbres mort-nés, pourvue de bancs de ciment, et se rétrécit brusquement pour ne plus devenir qu’un mauvais chemin de carriers, au niveau du flot. C’est là que nous camperons cette nuit, après avoir équilibré la Parisienne entre les roches, le nez vers le large, devant un grand paysage de falaise et de collines boisées. Nous ne lui avons jamais pardonné de s’être fait tirer par des bœufs. Puisqu’elle renâcle dans les vertes prairies, il faut qu’elle se contente de ce terrain rocailleux. Amandine, née à Montmartre, déclare que « ça lui fera les pieds».
Ce Cala di Gonone devait être un joli village de pêche avant l’invasion des bagnanti. On en voit encore quelque chose derrière des villas prétentieuses dont les beaux jardins éclatent de végétation odorante. Les autochtones, l’été venu, s’occupent à pêcher pour les vacanciers et à les conduire en barque à la visite traditionnelle de la Grotta del Bue Marino (du Phoque). On pouvait naguère y aller à pied par un sentier, mais « on » a démoli l’escalier qui y descendait, parce que les visiteurs non surveillés en cassaient les stalactites pour s’amuser.
Version officielle. Je soupçonne plutôt les pêcheurs du lieu d’avoir détruit cet escalier pour s’assurer les trois mille lires de la promenade en barque, comme les Indiens du Paricutin démolissaient les passerelles pour s’assurer le louage de leurs chevaux. L’homme est partout le même, et c’est bien drôle.
Nous dînons à l’hôtel, en compagnie d’un jeune Vénitien qui n’est venu jusqu’ici que pour explorer les grottes des environs. Il y en a beaucoup, presque autant que de nuraghes. Elles sont, paraît-il, des plus intéressantes, et on y trouve un coléoptère qui ne vit nulle part ailleurs. Cet insecte a de quoi me séduire, mais les grottes ne me disent rien. J’en ai tellement vu dans les cinq parties du monde, et je m’y suis tellement embêté, que la curiosité m’en a passé à jamais. Le Vénitien connaît toutes celles des alentours, avec les mérites de chacune. Quand j’avais ses vingt ans je m’intéressais aux femmes — je continue d’ailleurs — mais je ne vois aucun inconvénient à ce qu’on devienne dès cet âge un homme des cavernes. Celui-ci n’est que cela. Pendant trois heures, bien qu’Amandine soit présente, il ne nous parlera que de la spéléologie, des spéléologues et, par bribes, du coléoptère spéléologique. À part ça c’est un garçon intelligent, qui semble cultivé, et qui s’exprime dans un pur toscan bien scandé, sans ombre d’accent vénitien.
Cette déformation professionnelle, qui conduit un homme à ne parler que de ses occupations ou de son métier, m’a toujours plongé dans la stupéfaction. Il ne m’est jamais venu à l’idée, même avec des confrères, de parler littérature, encore moins des faits et gestes de ses suppôts. Que je m’amuse à écrire des livres et à en lire parfois d’autrui, cela suffit à ma consommation du genre. Son milieu, à l’exception de quelques vieux amis à qui je ne puis vraiment reprocher de manier la plume, puisque je les ai connus comme tels, ne m’intéresse en rien. On ne peut pas m’ennuyer plus que de m’en parler, encore plus de mes bouquins, car sitôt imprimés ils ne m’appartiennent plus et cessent complètement d’occuper ma pensée. J’aime beaucoup parler cultures avec un paysan, insectes avec un entomologue, voire cavernes avec un spéléologue, mais je suis toujours étonné qu’ils m’en parlent, encore bien plus qu’ils ne me parlent que de ça. Il y a pourtant sur la terre des milliers de choses qui valent la peine d’être considérées et approfondies. Qu’importent alors la spéléologie et la littérature!
La nuit venue, nous regagnons notre campement. La Parisienne, capot vers le large, brille sous la lune, de tous ses chromes et ses vernis — nous l’avons lavée à un abreuvoir — et médite sur son triste sort de vagabonde. Nous nous endormons à la musique des vaguelettes qui viennent chuchoter jusque sous ses pneus. Un chat-huant, très loin, pousse des soupirs à fendre l’âme. Je rêve que je pénètre dans les flancs d’un coléoptère et que j’y découvre des stalactites…

Paesaggio presso Dorgali - di Yan Dieuzaide
Dorgali - di Amandine Doré
Dorgali, alla fontana
Dorgali, uscita dalla messa

NUORO – ABBASANTA – NUORO

Nous avons encore à explorer le cœur de l’île, dans cette admirable région de Nuoro, à travers les massifs montagneux de la Barbagia et des Mandrolisai. Nous nous gardons de prendre le raccourci de la Traversa, et bien nous en prend de remonter vers le nord, car nous tombons en plein marché d’Orosei, sur la piazza del Popolo. C’est le centre commercial des poteries du secteur, les belles jarres pansues que portent les femmes de Dorgali. Ces amphores paysannes s’alignent en troupeaux aux formes pleines tout au long des trottoirs, à l’ombre des platanes, et sous un petit arbre qui occupe le centre de la place. Les maisons basses, sans grand style, ont de la couleur, seul prestige de tous ces bourgs des Barione.
Peu de costumes et rudimentaires chez les femmes, qui composent l’ample majorité du public; aucun chez les hommes. Les jarres trop encombrantes, nous ne trouvons rien qui vaille dans la petite céramique: les faïences industrielles en ont tari la vente.

Nous nous engageons, vers Nuoro, dans l’étroite vallée d’Onifai, mais nous sommes à peine sortis d’Orosei que notre curiosité nous arrête devant un porche de métairie, à large voûte; un bâtiment de ce genre est tellement contraire aux usages du pays que nous décidons d’y aller voir. Le porche s’ouvre sur une esplanade circulaire, entourée de maisons basses et plantée de quelques jeunes cyprès. Le centre est occupé par une longue église trapue, d’une humilité rustique. Ce n’est donc pas une ferme, comme nous l’avions pensé, mais un lieu de pèlerinage, le Sanctuaire del Remedio, nous dit une vieille femme. Elle nous accompagne jusqu’à l’église et nous ouvre les deux portes pour mieux l’éclairer. Elle est en effet très sombre, malgré le blanc de chaux de ses murs. Au centre, sur une petite table recouverte d’un tapis de bazar, une jolie Vierge couronnée, en grand manteau de soie, tient du bras gauche un Bambino en robe de fillette, tandis que le bras droit s’encombre de chapelets et d’objets indéterminables. Le mur, derrière elle, est couvert d’ex-voto en cire, des bébés pour la plupart, les bras tendus dans un geste identique, et toute une prothèse de jambes, de bras, de mains par paires, même de têtes, témoignages des multiples guérisons accomplies par la Madone du Remède. Sur les côtés de la table et sur le prie-Dieu de bois peint, des arums, des roses et des glycines forment un jardinet de pauvre; et deux cierges, dans de hauts chandeliers, défaillent sur leur tige, tant il fait chaud.
Ce que nous avions pris pour des maisonnettes, surtout le pourtour de l’esplanade, bâtiments sans étage mais troués d’une multitude de portes, sont des logements de passage pour les pèlerins, les jours de fête. Nous n’avons vu nulle part ailleurs, en Sardaigne — mais nous n’y avons pas tout vu — un centre de piété de ce genre, si commun au Mexique et dans les Balkans, sorte de caravansérail pour les fidèles venus de très loin. La vieille nous dit qu’en temps de pèlerinage la vaste cour est encombrée de charrettes et de bêtes dételées, qu’on y fait la cuisine devant toutes les portes, et que les gens dorment par douzaine dans chacune des cellules.
À la date qu’elle nous donne pour la prochaine réunion, nous serons bien loin, Dieu sait où, car nous n’avons jamais pu établir d’avance ni programme de voyage ni itinéraire. La seule fois qu’il nous est arrivé de donner rendez-vous à un copain — c’était à Panama — nous nous trouvions ce jour-là à Houston, dans le Texas, à quelque quatre mille kilomètres au nord. Après nous avoir attendus pendant huit jours, il a continué sa route, et nous l’avons rencontré, un an après, dans le métro.

C’est encore une promenade de glorieux paysages que cette route de Nuoro. Toutes celles que nous suivrons ces jours-ci seront de la même qualité; aussi n’y reviendrai-je que pour quelques touches de détail. Pour les villes, je l’ai dit plusieurs fois, elles n’ont de séduction que vues de loin. En découvrant Bitti, par exemple, toute blanche dans sa conque de roche et de verdure, on peut être pris d’une légitime admiration qui devient de l’ennui quand on pénètre dans les rues. Beaucoup de villes du monde provoquent la même désillusion, et notre France n’en est pas exempte.
Après Nuoro, nous reprenons, au sud, le bout de route où la Parisienne a fait la bête dans un vallon. Nous l’arrêtons au bord du chemin, au-dessus de la prairie, théâtre de sa défaillance. Elle n’est pas fière, car ces mécaniques, à force de vivre entre les mains des hommes, finissent par avoir des sentiments. Quand j’ai fait faire à la nôtre un exploit difficile, je caresse son capot comme l’encolure d’un cheval, et je suis persuadé qu’elle en est contente.
À Mamoiada, crochet vers Gavoi, dans la Barbagia, bourgade que nous parcourons sans y trouver autre chose qu’une église cocasse, fraîchement retapée, écrasée par un campanile trois fois plus gros qu’elle.
Je tiens à passer la nuit à Sorgono dont j’ai lu une description alléchante dans un livre de 1900. Je n’ignore pas qu’il faut toujours se méfier de l’enthousiasme des voyageurs. Les bévues qu’il leur fait commettre m’ont servi de leçon, car on apprend son métier un peu partout. Les quelque trois mille volumes de voyage que j’ai dans ma bibliothèque m’ont enseigné la juste mesure, la loi de la plus stricte sincérité. Rien ne me rebute comme l’exaltation permanente d’un écrivain devant les universelles splendeurs d’un pays, car je sais trop, par expérience, que ça n’est jamais vrai. Je ne parle pas, évidemment, des livres écrits sous la férule du Tourisme national, beaucoup plus nombreux qu’on ne pense, mais de ceux que rédigent des écrivains désintéressés, imbus à ce point du pays qu’ils décrivent qu’ils n’y voient plus que des merveilles. Ils m’ont mis en garde contre un lyrisme conventionnel où tout est éclat, sans clair-obscur ni nuances. « J’aime tendrement Paris, jusques à ses verrues et à ses taches », a dit Montaigne. Quel est le pays qui n’en a pas?
Cette postface à un livre que je vais bientôt terminer m’est venue sous le stylo à Sorgono même, où je n’ai rien retrouvé des mérites incomparables que se plaisait à signaler l’auteur de 1900. Or il n’est pas possible qu’en un demi-siècle ce village perdu dans la montagne se soit transformé de fond en comble. Il faut donc que l’imagination de l’écrivain se soit débridée, et qu’il ait revêtu de couleurs chatoyantes une image assez terne. Ce village, en dépit du site qui l’encadre, n’a rien qui le distingue de la banalité de beaucoup d’autres. Il est même encore plus pauvre et décoloré. Son église, romane, nous disait l’auteur, en fait d’un gothique aragonais sans surprise, est accroupie sur un tertre dont on ne tardera guère, si ce n’est déjà fait, à cimenter les escaliers. Inutile de dire que nous n’avons pas vu un seul des costumes éblouissants que décrivait le même auteur, mais en cela il était sans doute sincère, et ce n’est pas sa faute si notre époque l’a démenti.
Nous y coucherons tout de même, dans la seule locanda du lieu, dont les propriétaires, par leur gentillesse et leur propreté, me feront oublier non pas ma déception, car j’ai l’imagination prudente, mais la médiocrité du patelin.

Nous entreprenons, le lendemain, dès l’aube, l’escalade de la chaîne montagneuse qui nous sépare d’Ortueri et du grand lac artificiel d’Omodeo. Le chemin, qu’on ne peut dire une route, à travers les étonnants paysages dont j’ai parlé plus haut, est rose saumon, fait de la pierre du pays, artère vivante et palpitante qui ne connaît pas la noire congestion du goudron. Si j’ai renoncé à voyager à pied, comme jadis, c’est bien à cause de la funèbre monotonie de ce revêtement de bitume, fort confortable, en vérité, pour celui qui roule, mais fastidieux et fatigant pour celui qui marche; au surplus d’une couleur uniforme qui ne s’incorpore jamais au paysage.
La descente d’Ardauli à la rive du lac doit être dégustée au ralenti. L’homme, dans son industrialisation du sol, est arrivé, malgré lui, à créer des sites tout neufs, presque irréels, et celui-ci en est un. Ce lac, de quelque vingt kilomètres de long, est dessiné capricieusement par tous les reliefs du terrain noyé, très large vers le nord, étranglé au sud, avec deux ou trois îlots bombés, d’un vert frais, les anciennes collines à pâturages qui n’ont pas été entièrement submergées. Il incruste sa plaque de jade dans la sertissure rose, blanche et verte des versants dénudés ou boisés. Et comme l’être humain n’a pas encore eu le temps de s’établir sur ses bords, il s’étale au milieu d’une solitude primitive, un peu triste mais majestueuse.
Un pont de ciment permet de le franchir, dans sa partie la plus étroite. Il y a, tout juste en face, à mi-hauteur de la colline, une grande et vieille maison aux aspects de château, avec un escalier de pierre qui part de la rive et monte tout droit jusqu’au pied de la façade; sans doute l’ancienne demeure du riche latifundiste qui possédait la vallée entière. Le paysage d’eau, trop nouveau pour lui, l’a-t-il chassé? Ou les lois agraires? Toutes les fenêtres sont crevées, le toit défoncé. Un tavernier d’Abbasanta me dira qu’on va en faire un hôtel pour touristes. C’est la solution la plus commode, celle-ci ou la maison de repos pour travailleurs manuels, ou le sanatorium, pour sauver, si l’on peut dire, tant de beaux châteaux qui tomberaient en ruine faute d’argent. Le délicieux manoir normand où j’écris ces lignes, avec ses douves, son portail à pont-levis, sa façade Renaissance et ses hautes toitures Louis XIII, connaîtra peut-être un jour cet obscur destin.
Sur l’autre rive du lac s’étend une vaste région couverte de ces précieux éléments caractéristiques de la Sardaigne: les églises romanes et les nuraghes. Ghirlaza en possède une du XIIIe siècle, à assises de trachyte blanches et noires dont la patine tempère le contraste. C’est une humble grange pour les récoltes du bon Dieu, encastrée dans des murs de ferme, aussi simple que la prière de Marthe, la servante de Jésus. Abbasanta ne nous en offre aucune, mais en revanche, au fond d’une rue, le savoureux ensemble de la Parrochiale, formes et couleurs à tenter, mon cher Dufy, s’il était encore parmi nous. Un fronton d’un dorique élémentaire, de briques roses encadrées de gris fin, tandis que le campanile, au contraire, encadre du gris dans du rose. Il est surmonté d’un clocheton bulbeux, à la manière moscovite, de céramique verte, jaune et orangée, ce dernier ton faisant l’accord. La coupole et sa lanterne sont revêtues de tuiles rouges, le rouge corail, avec une pointe de jaune indien, médit Amandine qui en fait une esquisse. Sous la balustrade, au sommet de la tour, une horloge arrondit un œil bleu, aussi bleu que celui des Flamandes.
Nous faisons un court crochet sur la route d’Oristano pour aller voir le grand nuraghe de Losa auquel on accède par un chemin commode, à droite de la route. C’est la forteresse la plus compliquée du gigantesque système défensif qui barre tout le secteur. Elle n’est pas aussi spectaculaire ni aussi bien conservée que celle de S. Antine, mais elle nous révèle encore mieux que celle-ci l’étonnante invention stratégique des Proto-sardes. La tour centrale, dont il ne reste qu’un étage intact, avec le départ de l’escalier circulaire, était entourée de trois autres tours disposées en triangle et reliées à la principale par un couloir fait d’énormes blocs non taillés, comme à S. Antine. Je pourrais donner encore bien d’autres détails curieux sur cette construction primitive, notamment sur l’établissement de la voûte centrale, mais cet examen approfondi sortirait du cadre de ce livre qui ne veut en rien se targuer de connaissances archéologiques. Le lecteur qui s’intéressera aux fortifications proto-sardes trouvera de quoi se repaître dans les innombrables ouvrages qu’on a publiés sur la question. Il est bon d’y être initié si l’on veut comprendre cette civilisation disparue et chercher à en éclairer l’obscure chronologie.
Revenus à Abbasanta, nous prenons au nord-est en contournant une pointe du lac Omodeo, ce qui nous permettrait une rafraîchissante baignade si les eaux, de ce côté, n’étaient qu’une pellicule sur un épais limon.
La campagne a complètement changé d’aspect. Ce n’est plus qu’une immense plaine ondulée que le travail du paysan a divisée en milliers de parcelles irrégulières, ceinturées de murets et parsemées de chênes-lièges; ensemble d’une composition quasi géométrique d’où la forme ronde n’est pas exclue. Le cadastre, dans cette région, doit être difficile à établir, par la multitude des angles obtus et des courbes, la presque inexistence de terres rectangulaires ou carrées.
Sedilo n’est rien, mais son sanctuaire de S. Antine, non loin du bourg, est d’une intense poésie rustique, édifié en outre devant un de ces grands paysages agrestes que je viens d’évoquer. Il s’anime, une fois par an, dans les premiers jours de juillet, d’un pèlerinage avec cavalcade, une de celles où figurent les anciens costumes si rares partout ailleurs.
A Ottana, nous découvrons, au haut d’un tertre herbu, une très belle église romane à abside saillante, S. Nicola, d’une pierre presque noire, la façade, d’un dessin parfait, incrustée de losanges en céramique de couleur. Ce n’est peut-être pas la plus belle du pays mais la plus originale, sans aucun des excès que comporte souvent cette épithète. Si l’on veut la voir dans son décor naturel, on prendra la peine d’en faire le tour. L’abside surplombe, de ce côté, une cour paysanne dont les bâtiments bas font valoir la sveltesse de l’architecture. C’est le style du rite grégorien, la seule musique qui ait jamais su exprimer les aspirations profondes du sentiment religieux.
Nous retrouvons, au-delà, une route connue, suivie déjà dans l’autre sens, en allant vers Silanus et Bosa. Nous ne faisons que traverser Nuoro pour grimper au sommet de l’Ortobene et retrouver notre campement déjà familier, sous les chênes-lièges, au pied du colossal Rédempteur nimbé d’ampoules électriques.

Santuario del Rimedio
Abbasanta
Contadini nel cortile di un caffè sardo, di Claude Champinot

Paysans dans la cour d’un café sarde, photographie de Claude Champinot (uniquement dans la 2e. ed.)

DE NUORO À OLBIA

Dernière étape, du moins nous le pensons. Illusion nouvelle, comme toujours là-dessus, car nous n’irons pas plus loin, aujourd’hui, que la Caletta, sur la côte de l’est. Nous ne pouvions prévoir les rencontres, ni un fameux coup de l’étrier dans un poste de carabinieri, ni nos errances, le long de la côte, à la recherche d’un campement paisible.

À Bitti, nous prenons le petit déjeuner à la terrasse d’un bar, sur une place ombragée de vieux platanes. À part l’eau chaude, nous tirons de nos réserves, comme dans les proverbiales auberges espagnoles, tous les éléments de ce breakfast.
Amandine, en regardant la place, ses arbres et ses maisons, médite: « Ça ne te rappelle rien? — Vaguement, mais enfin? — Maussane! ». C’est un bourg de Provence, entre Arles et les Baux, où nous avons vécu pendant des mois. La ressemblance est absolue, jusqu’aux plus subtils rapports d’atmosphère et de lumière. Et ce n’est pas un cas unique. Un grand nombre de ces bourgades sardes, pourvu qu’elles soient en plaine ou la rue en terrain plat, rappellent étrangement ce secteur de la Provence, des deux côtés des Alpilles.

Bitti

Bitti

La route de Siniscola, en corniche sur la pente nord des Monts di Albo, est l’une des plus émouvantes et des plus inhumaines de l’île. Jusqu’à Lula, elle garde encore le caractère de poésie agreste des paysages sardes, mais elle n’est plus ensuite qu’un désert de broussailles montagneuses et de rocailles, qui domine d’immenses horizons tumultueux, bousculade de sommets bombés, à l’infini, les pentes d’ombre tendues de velours noir aux reflets mordorés, les fonds d’un vert-bleu, à la Patinir, un ciel céruléen enchâssé dans les creux, comme une vitre dépolie.
Nous nous arrêtons près d’une fontaine, un tuyau de fonte qui émerge d’un éboulement de gravats, en plein soleil, sans la moindre trace de végétation. À l’endroit où le jet s’écrase, l’herbe pousse sur trois ou quatre pieds carrés, car l’eau perd aussitôt dans le sol. Elle est glaciale à en meurtrir les gencives, et me fait sursauter lorsque je la reçois sur la nuque. Pendant que nous remplissons nos récipients, un homme monté sur un âne, le premier être humain et la première bête que nous rencontrions sur cette route désolée, s’arrête près de nous pour faire boire sa monture. Faute d’abreuvoir, nous lui prêtons notre cuvette d’émail dont l’âne absorbe le contenu jusqu’à trois fois.
L’homme est de Lula. Il nous raconte que la plupart des jeunes de son patelin sont partis pour la France, travailler dans les usines. On nous a dit souvent la même chose en Sicile, mais la Sardaigne n’est aucunement surpeuplée, comme l’autre grande île. L’émigration ici va vers les salaires plus élevés qu’on économisera franc à franc pour former enfin un petit paquet de livres et l’envoyer à une demi-veuve chargée de marmaille. Le malthusianisme devrait bien être prêché aux nations prolifiques, mais les gouvernements d’aujourd’hui, qui ont besoin de chair à canons ou à neutrons, préfèrent mener leurs peuples à une famine inévitable.

Surgit bientôt, par un sentier venu d’on ne sait où, un carabinier qui porte à la ceinture deux pistolets automatiques et tout un rang de chargeurs. Dès son apparition, le paysan enfourche son âne et s’éloigne au petit trot. Ils sont tous, pour ces représentants de l’ordre, pleins de terreur respectueuse. Celui-ci nous demande de le ramener à son poste, à quelques kilomètres de là. C’est un service qu’on ne peut vraiment refuser à un homme aussi bien armé. Je n’ai qu’une crainte, c’est que son arsenal fasse explosion en route, car il doit transporter un bon kilo de fulminant; avec raison sans doute, car il nous dit en chemin que le secteur est dangereux, non que les montagnards s’attaquent aux passants, mais parce que la vendetta règne comme naguère en Corse. Ceux qui ont tué prennent le maquis et deviennent redoutables, particulièrement aux carabiniers qui les traquent. Ce sont presque toujours des histoires de femmes ou de filles séduites, rarement d’intérêt. La vengeance ne tarde guère, et la famille du nouveau mort met son point d’honneur à le venger à son tour. Un homme abattu par les gendarmes met fin à la série, mais ces derniers sont alors menacés. Ce n’est donc pas un métier de tout repos, comme chez nous. On vit le doigt sur la détente.

Nous déposons notre carabiniere devant son poste. Il nous prie d’attendre un instant, et après avoir échangé quelques mots avec son chef, il nous invite à venir boire un verre dans la salle basse, barricadée contre le soleil bien plus que contre les bandits. Il y fait frais, et le vin l’est autant, versé à plein fiasco en notre honneur, délectable comme tous ceux de l’île. On y adjoint de ces petites boîtes rondes d’antipasti, oignons, carottes, cornichons présentés en mosaïque et pimentés à souhait pour entretenir la soif. Comme nous sommes une dizaine autour de la table, les fiaschi se succèdent à bonne allure. Il me faut me rappeler cependant que la route est difficile et les tournants dangereux, que le soleil va pomper vers mon crâne ces vapeurs capiteuses, et que je suis responsable de ce que j’ai de plus cher au monde. Aussi laissons-nous la compagnie vider ses bouteilles ventrues, non sans promesse de revenir.

La descente vers Siniscola, en une multitude de lacets, me rassure sur la fermeté de mon volant. Elle offre à chaque instant de merveilleuses échappées sur la mer d’un bleu assombri par les versants calcaires qui l’encadrent. À mesure qu’on approche de la ville, le vert grisâtre des amandiers envahit les collines. Ce n’est bientôt qu’un grand verger qui l’enferme de toutes parts.

Ayant pris à Siniscola nos deux repas de la journée, nous avons eu tout le temps de parcourir ses rues sans trouver rien qui vaille ni le moindre des costumes qu’on nous avait promis. Au fait, pourquoi les recherchons-nous ? Pourquoi les voyageurs, même les moins attentifs, sont-ils si friands de ces vêtements nationaux ou locaux? C’est que tous sentent confusément la terrible uniformité qui s’étend sur le monde entier. Elle gagne, à la vitesse de l’avion à réacteurs, non seulement le costume mais le mobilier et jusqu’à l’architecture. Le même building aux alvéoles carrés, ruche d’une humanité réduite à l’état d’essaim domestiqué, s’érige sur les cinq continents, abri transitoire, voué à une ruine prochaine, de gens vêtus des mêmes articles de confection, assis dans les mêmes fauteuils-clubs, au milieu de meubles préfabriqués. Si les gens s’envolent vers des pays lointains, c’est qu’ils espèrent y trouver quelque chose qui les dégage de l’écrasante monotonie des formes, les reliques d’une personnalité qui nuançait le monde à l’infini. Le costume régional en est l’expression la plus familière, la plus aisément perceptible, la plus chatoyante aussi. Quels qu’en soient le modèle, les couleurs et les ornements, il est toujours plus beau et plus seyant que les pauvres et ternes vêtures que nous sommes condamnés à porter : la livrée d’un monde égalitaire.

N’ayant aucune chance d’arriver à Olbia aujourd’hui, au train où nous roulons, nous décidons d’aller jusqu’à la mer et de camper quelque part sur la rive. Cela nous mène tout d’abord à Santa Lucia, à travers ce qu’on appelle ici une bonifica, c’est-à-dire l’assèchement d’une région marécageuse pour donner des terres à la culture, somme toute une « bonification ». Tout ce secteur était, naguère encore, dépeuplé par la malaria, ravagé par les inondations. Il est aujourd’hui ensemencé, et l’on rêve d’établir sur ses rives des stations balnéaires. Santa Lucia en est une, dans des bois de pins maigrichons dont on a fait un lotissement peu disputé. Sur la rive, une vieille tour ronde, démantelée, au milieu d’un désert de sable éblouissant, veille sur un groupe de maisons pauvres qui, peut-être un jour, dans les siècles à venir, deviendra un autre Juan-les-Pins. Vers le sud s’étend un infini de grèves désertes, beaucoup plus belles que cette triste plage banlieusarde. L’anophèle solitaire, porteur de fièvre, a sans doute été chassé, mais il a été remplacé par des nuées de mouches qui nous mettent en fuite, beaucoup plus que la crainte du paludisme.

Nous rebroussons chemin et prenons cette fois celui de La Caletta, dans un très lointain avenir de Lido de la Sardaigne ; en attendant, quelque chose d’aussi minable que Santa Lucia, moins la tour pisane et les mouches, séjour d’été sans doute des congés payés, mal payés, d’Olbia et de Nuoro.

On y construisait tout de même, lors de notre passage, un « hôtel pour touristes », comme l’affirmait un large panneau, dans le style rustique, rose saumon, des petites pensions de la côte des Maures. Je n’en peux rien dire, n’ayant pas voulu en essuyer les plâtres, ou plutôt le ciment, mais je ne puis assez recommander la plage aux gens qui ne savent pas nager : il faut aller bien loin pour avoir de l’eau jusqu’à mi-cuisse.

En revenant une fois de plus vers Siniscola nous avisons un chemin de terre qui s’en va au milieu des prairies. Les mauves qui poussent entre les ornières nous garantissent qu’il est peu fréquenté. Il aboutit à la lisière d’un bois d’yeuses qui forme un vallon idyllique, l’endroit rêvé pour un campement tranquille, l’un des plus aimables que nous ayons trouvés dans l’île, le dernier de nos itinéraires de vagabonds. Nous y reviendrons à la nuit, après un repas sans histoire ni dégustation, comme la plupart de ceux que nous a offerts la Sardaigne. Les spaghetti sauce tomate y figurent, bien entendu, au premier plan. On s’en barbouille autour des lèvres autant qu’on peut. Amandine me considère un instant et se met à rire.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

— Heureusement que je ne suis pas jalouse. On dirait que tu as embrassé une femme sur la bouche !

Au petit jour, dans mon demi-sommeil, j’entends passer dans le vallon le joli carillon d’un troupeau. Il faut croire que le berger ou le chevrier a signalé notre présence, car je suis réveillé tout à fait par de grands coups de poing contre les tôles de la voiture. Dans ces cas-là, fort rares, je surgis par l’ouverture du toit, à mi-corps, comme une poupée de guignol, ce qui fait reculer l’importun qui s’attendait à voir s’ouvrir la porte. La curiosité de ceux-ci, deux paysans en blouse de travail, en est déçue, car ils ne verront rien de ce qui se trouve dans la voiture, pas même le browning que j’ai en main. Ce sont d’ailleurs de bons bougres. L’un d’eux s’excuse de nous avoir dérangés ; il s’inquiétait de cette voiture qu’il croyait abandonnée ; il allait prévenir les carabinieri. S’il savait comment ceux-ci nous ont fêtés la veille dans leur caserne, il nous considérerait avec respect.

Je le remercie de son attention et prie le duo de nous laisser dormir. Il s’éloigne aussitôt, en se retournant de temps à autre avec de grands saluts de casquettes. En me repliant dans ma boîte, j’entends Amandine balbutier à travers ses cheveux :

« Qu’est-ce que c’est ? »

— Rien, des ballots…

Elle est déjà rendormie. Je n’envie rien au monde comme ce sommeil d’enfant. Le mien n’est qu’une demi-conscience toujours en éveil, avec des rêves idiots. Ce n’est vraiment pas la peine de me recoucher. Je vais me promener en pyjama dans le vallon qui sent le myrte et la lavande. L’aube est l’heure exaltante de la journée, la plus féconde aussi. On dirait que l’esprit, comme les plantes, déplie ses feuilles et ses corolles.

À sept heures nous sommes en route, remontant vers le nord en suivant la côte. Toilette sous le pont de la Posada, le seul endroit où le torrent coule à l’ombre. L’eau est claire et fraîche, mais dans les creux les plus profonds ne vient pas aux genoux. Nous essaierons plusieurs fois d’atteindre la mer pour nous y baigner, toujours en vain. Elle est, de ce côté, bordée de lagunes limoneuses ; et lorsque la rive, après San Teodoro, deviendra rocheuse, il n’y aura plus aucun chemin d’accès.

C’est un prodigieux bouquet d’îles et de promontoires que nous offre la Sardaigne pour son adieu. Il est fait de toutes les roses, avec des roses, cela va de soi, mais aussi des glaïeuls, des œillets, des pivoines et des jacinthes. Pour l’odeur, il sent l’iode, parce que la brise est passée sur les petites plages couvertes de goémon.

À Olbia, après une demi-journée passée à chercher de l’ombre, nous nous embarquons vers le soir sur la Sicilia, sœur jumelle du Lazio ; la Pax’isienne d’abord, enlevée, faute de place dans le garage de l’entrepont, au bout d’un mince fil d’acier, et déposée avec souplesse, tout là-haut, entre les mâts de la radio ; nous ensuite, en habitués des passerelles et des spardecks.

Le bateau encore à quai, nous nous installons dans la salle de lecture, à feuilleter brochures et prospectus sur cette île que nous avons parcourue en tous sens et que nous allons bientôt quitter. Tant de départs, dans tant de ports du monde, nous ont appris qu’il ne faut jamais regarder les terres où l’on a vécu. Quand nous avons quitté Tahiti, après trois ans d’un bonheur presque irréel, nous sommes descendus dans notre cabine, nous avons fermé les persiennes de notre hublot et nous avons senti le paquebot s’éloigner vers le large, sans même avoir l’envie de contempler une dernière fois cette île voluptueuse. Nous y pensons toujours avec tendresse, parfois même avec nostalgie, mais nous n’y retournerons jamais. À quoi bon les regrets, les regards en arrière…

Devant nous, l’horizon est rempli de terres inconnues.

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